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Sheykh Forever incendie le décor avec « Fire in the Master’s House »

Sheykh Forever incendie le décor avec « Fire in the Master’s House »
  • Publishedoctobre 23, 2026

« Faire danser sur les ruines sans faire oublier pourquoi elles sont là : c’est tout le pari de “Fire in the Master’s House”. Sheykh Forever y fait entrer guerre, exil, propagande, culpabilité et mémoire familiale dans des morceaux nourris de disco, de funk, de rock lourd et de pop déformée. Le corps bouge, mais le disque ne laisse jamais l’esprit tranquille. »

Derrière Sheykh Forever, Mostafa Al construit depuis Londres une musique où la fête sert rarement d’échappatoire pure. Né en Irak, il a écrit, produit, mixé et masterisé seul ce nouvel album sur quatre années, à domicile, avec une approche qui combine matériel vintage et outils numériques. Les quatorze morceaux avancent comme un récit de guerre raconté moins depuis le front que depuis tout ce qu’il contamine ensuite : les foyers, les souvenirs, les familles et les générations suivantes.

« I’m Your History » plante immédiatement le décor. La chanson parle de dépossession avec une frontalité presque glaçante : quelqu’un vient prendre votre maison, puis prétend que cette maison n’a jamais réellement été la vôtre. Sheykh Forever transforme cette violence politique en morceau nerveux, presque dansant, où la mémoire devient une forme de résistance. Se souvenir n’est plus un geste nostalgique ; c’est refuser qu’un récit officiel efface ce qui a existé.

« Ghosts! » laisse ensuite entrer les morts. Le titre suggère autant les disparus que les traces qu’ils laissent derrière eux. Les fantômes de l’album ne hantent pas un château imaginaire : ils circulent au milieu des vivants, dans les comportements, les choix et les souvenirs qui continuent de travailler les survivants.

« Saviour » introduit la figure du sauveur avec tout ce qu’elle peut avoir d’ambigu. Qui prétend sauver qui ? Et que reste-t-il lorsque cette promesse s’accompagne de violence, de domination ou d’un récit imposé ? Le morceau semble s’inscrire dans cette méfiance générale du disque envers les grands discours capables de rendre acceptable l’inacceptable.

« Lineage (Where Is My Baby?) » resserre brutalement l’échelle. Après l’histoire et les figures politiques, la guerre revient à quelque chose de presque insoutenablement simple : une filiation brisée, un enfant absent, une famille qui cherche. Le mot « lineage » donne au morceau une profondeur supplémentaire, car la perte ne concerne plus seulement une personne ; elle touche la continuité même d’une lignée.

« Eyes » étire la durée sur plus de huit minutes et transforme le regard en motif central. Voir, être vu, surveiller, témoigner : dans un album obsédé par la propagande et la guerre, les yeux peuvent devenir autant des preuves que des instruments de contrôle. Le morceau prend son temps, comme s’il refusait de détourner le regard trop vite.

« Broken » arrive avec un titre beaucoup plus dépouillé. Après les constructions politiques et les grandes machines du récit, il ne reste parfois qu’un constat élémentaire : quelque chose est cassé. Une personne, une famille, un pays, une confiance. Sheykh Forever évite pourtant la solennité excessive ; la musique garde cette capacité à avancer même lorsqu’elle décrit ce qui ne tient plus debout.

« Sleeping Dogs » travaille davantage l’idée de ce qu’on choisit de ne pas réveiller. Les vérités dangereuses, les rancœurs, les traumatismes ou les responsabilités peuvent rester enfouis tant que personne ne les touche. Mais dans l’univers de Fire in the Master’s House, rien ne semble destiné à dormir éternellement.

« Same Disease » formule l’une des idées essentielles de l’album : la violence se transmet. Les victimes ne transmettent pas seulement des souvenirs à leurs descendants, mais parfois aussi la peur, la colère, la culpabilité et les comportements forgés par ce qu’elles ont traversé. La « même maladie » change de corps sans disparaître complètement.

« (The Guilt) », beaucoup plus court, agit presque comme une chambre intermédiaire. La culpabilité n’a pas besoin de cinq minutes pour s’imposer. Elle arrive après la maladie transmise, comme un résidu concentré : celle d’avoir survécu, de ne pas avoir pu protéger, d’être parti, d’être resté, ou simplement de continuer à vivre lorsque d’autres ne le peuvent plus.

« Where Is My Baby? », avec Ker, reprend ensuite frontalement la question déjà contenue dans « Lineage ». Le motif revient débarrassé de toute distance. Il n’est plus question de concept, seulement d’une demande répétée dont l’absence de réponse devient elle-même insupportable. Cette reprise donne au disque une structure circulaire, comme certaines pensées traumatiques qui reviennent toujours au même point.

« Another Thing Coming » redonne du mouvement après cette séquence particulièrement sombre. Le titre contient une forme de défi : quelque chose arrive encore, peut-être une conséquence, peut-être une riposte. Sheykh Forever conserve ici ce goût pour les morceaux qui peuvent porter une charge politique sans renoncer à leur efficacité rythmique.

« Fields… » ouvre un espace plus vaste et plus ambigu. Les champs peuvent être ceux de l’enfance, de la fuite, de la terre abandonnée ou d’un paysage après la destruction. Le titre suspend sa phrase avec des points de suspension, comme si le décor lui-même refusait d’être complètement raconté.

« Here Comes the Rain (Pt.1) » constitue la grande pièce du disque, dépassant les dix minutes. La pluie peut nettoyer, recouvrir, rendre la terre fertile ou simplement tomber sur les dégâts sans rien réparer. Après tout ce que l’album a accumulé, cette longueur donne au morceau une fonction presque de débordement. Les formes plus conventionnelles cèdent la place à quelque chose de plus étendu, plus hypnotique, où funk, électronique et rock peuvent s’étirer sans obligation de résolution rapide.

« Run for Cover », avec Daniela Baks et Louella JC, ferme enfin le disque sur l’un des réflexes les plus primitifs face à la guerre : courir se mettre à l’abri. Après quatorze chansons de mémoire, d’héritage et de culpabilité, la dernière instruction ramène tout à une urgence physique. Il n’y a plus de théorie. Il faut survivre.

Ce qui rend Fire in the Master’s House particulièrement singulier tient à ce refus de séparer musique politique et plaisir rythmique. Les basses, les grooves disco, les structures funk et les accidents électroniques ne viennent pas alléger le fond ; ils créent un contraste plus dérangeant encore. Le disque peut être séduisant au moment même où il raconte l’exil ou la violence.

Nicolas Jaar, Blood Orange ou les Bar-Kays apparaissent dans le paysage de références, mais Sheykh Forever ne donne jamais l’impression de chercher une synthèse propre. Sa musique préfère rester instable, parfois moite, parfois abrasive, comme si chaque morceau risquait de sortir de ses rails.

Le feu annoncé par le titre ne se limite donc pas à la maison du maître. Il gagne les archives, les familles, les corps et les générations. Et pendant que tout brûle, Sheykh Forever garde la batterie en marche.

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Written By
Extravafrench

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