« Entre jazz-funk, rock de virtuose, blues tordu et humour britannique, Jimmy Beedham transforme “Faking It” en terrain de jeu collectif où la technique n’écrase jamais le plaisir. Un premier album qui préfère les musiciens en train de se répondre aux démonstrations soigneusement rangées sous verre. »
https://jimmybeedham.bandcamp.com/album/faking-it
Le premier réflexe serait de parler de virtuosité. Mauvaise idée. Pas parce que Jimmy Beedham et les musiciens réunis autour de lui en manquent — bien au contraire — mais parce que réduire Faking It à sa qualité d’exécution reviendrait à regarder une soirée formidable en ne commentant que la décoration de la pièce. Ce qui excite vraiment ici, c’est le comportement des instruments. Ils discutent, se provoquent, bifurquent, prennent parfois la parole trop longtemps avant qu’un autre ne leur coupe élégamment le sifflet. On entend moins un guitariste exhibant son premier album solo qu’une bande de musiciens heureux d’avoir enfin trouvé une excellente excuse pour jouer ensemble.
« Frenchman’s Breakfast » ouvre les portes sans demander la permission. Le morceau porte déjà dans son intitulé quelque chose de légèrement absurde, et cette ironie contamine une écriture qui prend pourtant très au sérieux la précision rythmique. Bebop et funk s’y frottent sans devenir un exercice académique. Les claviers de Maff Hall, la basse de Neil Fairclough et la batterie de John Dagnall offrent à la guitare de Beedham suffisamment d’appuis pour qu’elle puisse s’autoriser quelques détours. Le plaisir vient de cette impression que la partition connaît parfaitement sa destination tandis que les musiciens font mine de l’oublier.
« Heir Of The Dog » garde la même équipe mais change subtilement la température. Le jeu de mots du titre donne déjà le ton : Beedham semble incapable de traverser une composition sans glisser un sourire dans un coin. Sous cette décontraction, l’écriture reste pourtant serrée. La guitare navigue entre langage jazz-rock et réflexes plus franchement rock, pendant que la section rythmique refuse le simple accompagnement. Ici, personne ne tient gentiment sa place ; chaque instrument semble avoir un avis.
« Life By Misadventure » pourrait presque fournir la devise du disque. Vivre par accident, avancer grâce aux détours, accepter que la meilleure idée surgisse parfois lorsque le plan initial vient de se casser la figure. John McMillan prend la basse, Neil Edwards rejoint les claviers, mais le caractère collectif demeure intact. Le morceau possède une ampleur plus narrative, comme si Beedham cessait momentanément d’aligner les bons mots pour raconter quelque chose de plus vaste : cette manière de construire une vie musicale à coups de rencontres, de bifurcations et d’imprévus finalement beaucoup plus fertiles que les trajectoires impeccables.
« On Talacre Beach » arrive ensuite comme un drôle de changement de focale. Le morceau est le plus court de cette première moitié et semble presque nettoyer le palais avant la suite. Le titre convoque immédiatement un paysage, et Beedham sait suffisamment bien écrire pour ne pas avoir besoin de surcharger le cadre. Après trois compositions où les personnalités instrumentales s’entrecroisent généreusement, cette étape apporte une sensation plus contemplative, sans casser le fil de l’album.
Puis « Trojan Funk » déboule avec le sourire de quelqu’un qui a manifestement caché quelque chose dans le cheval. Le funk est annoncé, certes, mais Beedham n’est jamais assez docile pour se contenter d’en dérouler les automatismes. La guitare garde du mordant, la basse de John McMillan et la batterie de Dagnall verrouillent le groove tandis que les claviers de Neil Edwards ajoutent leurs propres couleurs. Le morceau possède ce que beaucoup de fusion oublie parfois en cours de route : du culot. La sophistication harmonique n’empêche ni le riff immédiat ni le plaisir un peu sale du groove.
« Don’t Get Caught » change encore de personnel et, avec lui, de manière de marcher. Stu Fagan prend la batterie, Gaston Johnson la basse, Anthony Brown le saxophone. La présence de ce dernier élargit immédiatement le vocabulaire du disque. Le funky blues qui en résulte possède davantage de grain, une manière plus terrienne de faire circuler les tensions. Le titre conseille de ne pas se faire prendre ; la musique, elle, paraît surtout prendre un malin plaisir à rôder là où elle ne devrait peut-être pas être.
Le saxophone reste pour « No Picnic », mais le décor devient nettement moins confortable. Presque six minutes : Beedham peut enfin laisser les idées s’étirer, se déformer et se répondre sans surveiller l’horloge. Lui-même reprend la basse, Stu Fagan conserve la batterie et Anthony Brown transforme par moments le morceau en conversation à plusieurs niveaux. « No Picnic » porte bien son nom : ce n’est pas la plage tranquille du disque, plutôt l’endroit où la fusion devient aventureuse, avec suffisamment d’accidents contrôlés pour empêcher la virtuosité de tourner au showroom.
Reste « ATP (Featuring Pink Miami) », et c’est là que Faking It décide de sortir les costumes. Ben Vickers rejoint Beedham à la guitare et au chant, George Whalley prend la batterie, tandis que plusieurs musiciens déjà croisés au fil du disque reviennent aux chœurs. Cette réunion donne au final quelque chose de plus expansif, presque théâtral. Après l’élégance jazz-funk, les virages fusion et le blues, Beedham laisse apparaître une veine plus volontiers excessive, où le rock peut se permettre de lever un sourcil tout en gonflant le torse. L’autodérision n’annule jamais la qualité d’écriture ; elle empêche simplement l’ensemble de se prendre pour une cérémonie officielle.
C’est probablement la meilleure façon de comprendre Faking It. Le titre promet la feinte, mais l’album sonne paradoxalement très peu fabriqué. Les prises privilégient le jeu collectif, les musiciens ont des personnalités audibles, les changements de section rythmique modifient réellement la couleur des morceaux et la guitare de Jimmy Beedham n’exige jamais que tout l’édifice se mette à genoux devant elle.
On pense forcément au jazz-rock, à la fusion, au funk sophistiqué, à cette école de musiciens capables de compliquer une mesure sans lui retirer son sourire. Pourtant, Faking It évite la maladie professionnelle du genre : cette sensation d’assister à une conférence TED donnée par des instruments. Ici, la maîtrise sert encore le plaisir.
Le disque porte aussi une gravité que son humour ne cherche pas à dissimuler complètement. Dédié à la mémoire de Dave Speakman, ingénieur impliqué dans les premières étapes de son enregistrement avant sa disparition, il garde forcément la trace d’une aventure collective interrompue puis poursuivie. Chris Taylor a repris le travail d’enregistrement avant d’assurer le mixage, et cette continuité humaine donne rétrospectivement encore plus de poids à cette musique où tout repose justement sur la présence des autres.
Jimmy Beedham appelle son album Faking It. On l’imagine très bien sourire en choisissant le titre. Car après huit morceaux passés à entendre des musiciens se chercher, se surprendre et se laisser suffisamment d’espace pour exister, une chose paraît assez difficile à feindre : ce plaisir évident d’être ensemble au moment où la bande tourne.
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