« “L’amour se construit” prend le romantisme à rebours de ses slogans les plus propres. Melissa Weikart y défend un amour imparfait, contradictoire, traversé de gestes banals et d’émotions impossibles à ranger, sur une matière psychédélique où piano, voix et électronique semblent elles aussi refuser les lignes droites. »
On nous a tellement appris à reconnaître l’amour qu’on finit parfois par ne plus savoir le vivre.
Il faudrait les bons signes, les bons gestes, la bonne intensité au bon moment. Une histoire suffisamment claire pour pouvoir être racontée, validée, photographiée, parfois même monétisée. Melissa Weikart regarde tout cela avec une méfiance assez salutaire dans « L’amour se construit », nouveau chapitre de son album Contact.
Le titre pourrait presque passer pour une évidence rassurante. Il cache pourtant une idée beaucoup plus indisciplinée.
Construire ne signifie pas lisser.
Pour Weikart, aimer suppose au contraire d’accepter ce qui déborde : la maladresse, les contradictions, les émotions changeantes, les moments absurdes ou incompréhensibles. Son morceau s’élève justement contre cette façon contemporaine de transformer le désir en produit fini, comme si chaque émotion devait être identifiable, exploitable et immédiatement cohérente.
La forme épouse joliment cette pensée. « L’amour se construit » est présenté comme une chute psychédélique au ralenti, et l’image convient bien à l’univers de la musicienne franco-américaine. Son écriture n’aime pas les trajets trop prévisibles. Formée au jazz, nourrie de folk-pop des années 70 et d’improvisation, Melissa Weikart préfère les chansons capables de changer légèrement d’état pendant qu’on les écoute.
Sa voix et son piano restent les points d’ancrage, mais l’électronique gagne désormais davantage de terrain. Ce mélange participe pleinement à l’identité de Contact, projet presque entièrement écrit, arrangé et produit par elle-même, où son bagage de pianiste et de chanteuse rencontre les expérimentations développées ces dernières années.
« L’amour se construit » possède ainsi quelque chose de confessionnel sans jamais ressembler à une simple confession déposée sur des accords.
Weikart pense autant qu’elle ressent.
Et surtout, elle refuse d’opposer les deux.
Le clip surréaliste réalisé par Ruby Cicero pousse encore plus loin cette logique en ramenant l’amour vers ses formes les plus ordinaires et les plus étranges à la fois. L’idée est belle : une relation ne se fabrique pas seulement lors des scènes que l’on raconterait volontiers aux autres. Elle se joue aussi dans les détails dérisoires, les habitudes, les incompréhensions et tout ce qui n’a pas immédiatement l’air romanesque.
C’est sans doute ici que le morceau trouve sa singularité.
Beaucoup de chansons cherchent le moment où l’amour devient spectaculaire. Melissa Weikart s’intéresse plutôt à son chantier permanent.
À Paris comme auparavant à Boston ou Strasbourg, elle a développé une œuvre où l’intime ne reste jamais complètement privé : les questions personnelles deviennent des laboratoires musicaux. Ses récompenses à Nancy Jazz Pulsations et au Concours National de Jazz à La Défense racontent d’ailleurs une musicienne dont la maîtrise instrumentale compte autant que l’appétit pour l’expérimentation.
Mais « L’amour se construit » n’a rien d’une démonstration technique.
Il ressemble davantage à un refus poli de la perfection.
Quelque part entre une émotion qui échappe, un piano qui cherche encore et une histoire incapable de rentrer dans les cases prévues pour elle, Melissa Weikart laisse volontairement traîner quelques outils au milieu du salon.
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