« Quinze ans sans sortir de nouveau morceau, puis une Roland 808, une 101 et cette sensation très précise de retrouver un langage qu’on croyait laissé derrière soi : “Time Bomb” marque le retour d’Andrew Jarman sous le nom ändy j. Minimal, électronique, dansant et légèrement apocalyptique, le morceau boucle un cercle commencé plus de quarante ans plus tôt. »
Certaines trajectoires musicales ressemblent moins à une ligne droite qu’à un élastique qu’on aurait tiré pendant des décennies avant de le laisser revenir d’un coup à son point de départ. Andrew Jarman connaît bien ce mouvement. À la fin des années 70, il découvre les possibilités des boîtes à rythmes et des synthétiseurs au contact d’un paysage post-punk où Joy Division, Scritti Politi, Cabaret Voltaire ou Depeche Mode redessinent déjà les frontières entre groupe de rock et laboratoire électronique. Il participe alors au duo expérimental A Popular History of Signs, dont les premiers disques apparaissent dès 1980, bien avant que la dance électronique ne devienne une évidence culturelle.
Quelques années plus tard, « Stigma », morceau anguleux et dansant, rencontre un succès inattendu en Espagne. Les salles grossissent, les tournées s’enchaînent et Jarman finit par s’installer à Séville. La suite l’emmène pourtant ailleurs : indie rock, groupes, tournées, puis Southern Arts Society et finalement une longue période où il quitte progressivement le rôle d’artiste pour travailler davantage dans la production d’événements et le tour management. Pendant une quinzaine d’années, la machine semble arrêtée.
Il aura suffi d’une invitation du groupe français Exsonvaldes pour qu’elle redémarre.
Invité à assurer leur première partie, Jarman imagine d’abord revisiter seul quelques chansons de son passé. Mais en préparant ces concerts, ses anciennes machines reviennent dans le jeu. La Roland 808, la 101, les séquences, les rythmes synthétiques : tout ce vocabulaire qu’il connaissait déjà retrouve soudain son pouvoir d’attraction. ändy j naît précisément de ce retour, sans chercher à effacer les décennies intermédiaires. « Time Bomb » n’est donc pas une tentative de rejouer sa jeunesse, mais plutôt la preuve que certaines obsessions créatives ne prennent jamais vraiment leur retraite.
Le morceau affiche cette histoire sans devenir musée. Jarman cite volontiers Kraftwerk, Talking Heads, Cabaret Voltaire ou l’héritage de la scène rave de Manchester, mais il écoute aussi The xx, Glass Animals, LCD Soundsystem et toute une génération qui a réintroduit l’électronique dans l’indie sans respecter les anciennes cloisons. « Time Bomb » s’inscrit quelque part au milieu : un groove direct, une économie de moyens revendiquée, une énergie dance traversée par un arrière-goût de post-punk et cette impression que quelque chose pourrait dérailler à tout moment.
Jarman résume lui-même l’ambiance par une formule particulièrement juste : “dancing while Rome burns”. Danser pendant que Rome brûle. « Time Bomb » n’est pas une euphorie innocente ; c’est une fête avec compte à rebours. Le morceau avance sur cette contradiction entre plaisir immédiat et menace diffuse, comme si le meilleur moyen de répondre à une époque anxieuse consistait parfois à remettre la boîte à rythmes en marche plutôt qu’à chercher une réponse définitive.
La fabrication du titre est presque aussi intéressante que son retour à la musique. Enregistré dans une chambre puis coproduit avec l’artiste électronique sévillan Canino, « Time Bomb » mélange vieux synthés analogiques, clavier Casio, 808, quelques touches de guitare et une poignée de samples. Jarman travaille avec un Shure SM58, continue d’enregistrer sur Sony Acid parce qu’il en apprécie la simplicité, écoute même sur de vieilles enceintes Amstrad avant que le mixage ne passe finalement par Ableton chez Canino. Une méthode volontairement lo-fi, loin de l’obsession contemporaine pour les chaînes de production impeccables.
Ce bricolage n’empêche surtout pas la précision. Au contraire, Jarman considère « Time Bomb » comme l’un des morceaux les plus minimalistes qu’il soit parvenu à construire, et le rôle de Canino semble avoir été essentiel pour préserver cette discipline. Après quinze années sans nouvelle composition publiée, le réflexe aurait pu être d’en mettre trop, comme pour rattraper le temps perdu. Le morceau fait exactement l’inverse : il sélectionne, réduit, laisse les séquences travailler et fait confiance au rythme.
C’est peut-être ce qui rend ce retour particulièrement attachant. ändy j n’essaie pas de masquer son passé ni son âge derrière une esthétique artificiellement contemporaine. Andrew Jarman plaisante même sur l’idée d’un possible “pensioner techno”. La formule est drôle, mais elle contient aussi quelque chose d’assez libérateur : pourquoi l’électronique, la répétition ou le plaisir de chercher le bon son appartiendraient-ils à une génération précise ?
Quarante-cinq ans après ses premières expérimentations, Jarman semble toujours courir après la même chose : la séquence qui accroche immédiatement l’oreille, le rythme légèrement étrange, le son qui oblige à recommencer la boucle juste pour vérifier ce qu’on vient d’entendre. « Time Bomb » ne prétend pas effacer les années entre les deux. Il les laisse entrer dans la machine, puis appuie sur play.
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