« Defiantly Improved ressemble moins à un album conçu autour d’un concept qu’à une boîte d’archives personnelles qu’on aurait ouverte morceau après morceau. John Walradt y traverse l’amour, la solitude, les souvenirs de jeunesse, les voyages, le deuil, les désillusions et même la politique, en revendiquant des mélodies héritées des années 70 et 80 et une écriture conversationnelle qui préfère les histoires vécues aux grands effets de manche. »
https://johnwalradt.bandcamp.com/album/defiantly-improved
John Walradt écrit comme on collectionne les cartes postales.
Certaines viennent d’un désert californien, d’autres d’un port du Maine, d’un hiver dans l’Idaho, d’un appartement de Denver ou d’un souvenir amoureux conservé pendant vingt ans. Defiantly Improved tient précisément dans cette accumulation : quatorze chansons qui ne cherchent pas à sonner comme quatorze variations d’un même modèle, mais comme quatorze chapitres d’une existence. Soft rock, pop, folk-rock, hard rock, country, R&B, dream pop ou accents plus soul circulent librement, reliés par une obsession très claire pour la mélodie et par une manière presque diaristique de raconter les choses.
« Stay Here Now » pose immédiatement le cœur du projet. La chanson naît d’une histoire particulièrement intime : Walradt avait 49 ans lorsque Lora, une ancienne connaissance de ses années universitaires, l’a recontacté. Une relation téléphonique s’est alors construite entre Portland et Phoenix, à près de mille miles de distance, avant que cette histoire ne devienne, plus de vingt ans plus tard, la matière du morceau. La composition travaille donc une idée très simple, celle du désir de réduire enfin la distance, mais son poids émotionnel vient justement de cette temporalité immense. On n’écoute pas seulement une chanson d’amour : on entend un souvenir qui a eu le temps de devenir une vie.
« Raindrop Soul » change complètement d’échelle émotionnelle sans perdre cette dimension autobiographique. Le morceau est dédié à Ulan, l’un des chats de John et Lora, adopté lors d’une nuit pluvieuse et dont le nom renvoie justement à la pluie. La mélodie avait précédé son sujet ; ce n’est que lorsque l’animal est tombé gravement malade que Walradt a compris à qui la chanson appartenait réellement. Cette origine donne au titre une tendresse presque domestique, très éloignée des grands récits héroïques. C’est une chanson sur le deuil, mais surtout sur l’attachement minuscule, quotidien, celui qui laisse des traces énormes parce qu’il occupait silencieusement la maison.
« Just Another Weekend » installe ensuite une solitude beaucoup plus ordinaire. Walradt se souvient de ses années à Denver : les courses, les corvées du week-end, puis les soirées de square dance où il espérait rencontrer quelqu’un sans grand succès. Ce décalage entre banalité du décor et frustration sentimentale donne au morceau un charme presque cinématographique. Rien d’extraordinaire ne se produit, justement. Le week-end passe, la vie continue, les autres semblent être en couple, et l’attente finit par devenir elle-même une routine. C’est probablement l’un des titres qui résume le mieux la manière dont Walradt transforme le quotidien en matière de chanson.
« Summer Day » fonctionne comme une photographie surexposée. Inspiré par la philosophie de vie de son frère Tom, le morceau élargit cette référence personnelle vers quelque chose de plus universel : plages, fêtes, nuits tardives, sentiment de liberté. Là où les trois premiers titres avancent avec une certaine mélancolie, « Summer Day » remet de la chaleur dans le disque. Le morceau regarde la jeunesse comme une saison mentale, un moment où les journées semblent interminables et où la légèreté devient presque une philosophie.
Puis arrive « Far From Home », dont l’origine tient à une traversée du désert de Mojave en Volkswagen bus. Impossible de trouver image plus seventies. Le morceau possède cette qualité de road song à l’ancienne : départ, paysages immenses, liberté, mais aussi fragilité inhérente au fait d’être loin de chez soi. Le mouvement devient ici autant physique qu’intérieur. Partir signifie découvrir, mais aussi s’exposer.
« We Didn’t Have Time Enough » est peut-être l’un des titres les plus romanesques du disque. Walradt se souvient d’un séjour au Bard College, d’une rencontre avec Sheila, d’un lien bref, ambigu, puis d’un appel depuis une cabine téléphonique dans la neige lorsque l’histoire s’effondre. Le morceau porte naturellement cette texture automnale et hivernale évoquée dans le pitch : guitare acoustique, voix féminine, sentiment d’une relation arrêtée avant même d’avoir véritablement commencé. Le titre lui-même résume cette douleur particulière : certaines histoires ne se terminent pas parce qu’elles ont échoué, mais parce qu’elles n’ont même pas eu le temps de devenir ce qu’elles auraient pu être.
« Nature of the Game » adopte une autre philosophie. La mélodie est née d’un rêve, puis le morceau a été développé avec Bob Bentley et Robert Quigley. Ici, la vie devient affaire de hasard, de tentatives, de paris émotionnels. Le registre country apporte quelque chose de très direct à cette idée : on perd, on recommence, on tente sa chance une nouvelle fois. Sur un album aussi autobiographique, cette chanson agit presque comme une règle générale déduite de toutes les expériences racontées autour d’elle.
« She Has a Way » naît également d’un rêve musical, mais sa résolution a demandé davantage de temps. Walradt explique avoir trouvé la mélodie rapidement tandis que les paroles n’ont réellement pris forme qu’après son mariage, lorsqu’il a compris ce qu’il voulait raconter. Cette temporalité donne au morceau un optimisme particulier : contrairement aux nombreuses histoires de manque ou de distance du disque, celle-ci semble enfin écrite depuis l’intérieur d’une relation accomplie.
« Down East in a Harbor Town » est le grand morceau de décor de l’album. Walradt situe l’histoire à Boothbay Harbor, dans le Maine, et autour de Squirrel Island, en inventant ce qui aurait pu se produire s’il avait essayé d’y retrouver Joan, une ancienne camarade dont il était amoureux au collège. Plus de cinq minutes permettent au titre de prendre son temps, de laisser apparaître le port, le brouillard, les maisons, l’océan, la possibilité d’une rencontre manquée. Le morceau ressemble presque à une nouvelle folk-rock miniature. Sa force vient précisément de cette ambiguïté entre souvenir réel et scénario imaginé.
« I’m Not Coming Back » rompt brutalement avec cette nostalgie contemplative. L’histoire vient d’une amie lesbienne de Walradt, délaissée par sa compagne musicienne ; Robert Quigley a participé à la réécriture sans souhaiter être crédité officiellement, ce que Walradt tient tout de même à reconnaître. Le morceau bascule alors vers le R&B et le soul avec une attitude beaucoup plus mordante. Il y a ici du caractère, presque une revanche légère, une manière de tourner la page en claquant la porte plutôt qu’en contemplant longtemps ce qui vient de disparaître.
« Equal! » occupe une place beaucoup plus profonde dans le disque. Walradt la décrit comme la chanson la plus difficile qu’il ait écrite et comme son thème personnel. Elle s’appuie sur son expérience de vie sur le spectre autistique, tout en élargissant son propos à toute personne confrontée aux préjugés et au besoin fondamental d’être considérée comme égale. C’est probablement le moment où l’album cesse le plus clairement d’être seulement un carnet intime pour devenir une prise de parole. La vulnérabilité n’y est plus sentimentale : elle devient sociale.
« He Doesn’t Know » retrouve ensuite le terrain des relations avec une situation presque embarrassante de précision : rencontrer l’ancien compagnon d’une femme que l’on a soi-même fréquentée, tout en essayant d’éviter que cette histoire ne soit découverte. Le registre jazz moderne accentue bien cette gêne feutrée. On imagine très facilement la scène, les regards, les demi-vérités, la volonté de disparaître poliment. Walradt excelle précisément dans ce type de micro-récit où une situation presque banale révèle tout un théâtre intérieur.
« Ride the Wave » arrive ensuite comme une rupture volontaire. Plus hard rock, plus frontal, le titre est présenté comme un appel à l’action autour de la démocratie, du vote et du pouvoir populaire. La référence à Twisted Sister revendiquée dans le pitch prend alors tout son sens : on quitte momentanément le souvenir personnel pour l’hymne collectif. Le morceau cherche moins la nuance que l’énergie rassembleuse, celle du refrain que l’on imagine scandé plutôt qu’écouté seul au casque.
Enfin, « Rainflakes » clôt l’ensemble sur une image étrange et très belle. Le mot vient d’un présentateur météo de Phoenix qui, voulant décrire un mélange de pluie et de neige, avait accidentellement inventé ce terme. Lora Walradt en a ensuite écrit les paroles à partir d’une ancienne mélodie de John, en se souvenant d’un mois de novembre gris à Boise, dans l’Idaho. Cette météo incertaine devient une parfaite dernière image pour l’album : ni tout à fait automne, ni vraiment hiver, quelque chose entre deux états.
C’est finalement là que Defiantly Improved trouve sa cohérence.
Pas dans un genre unique, ni dans un son parfaitement homogène, mais dans la mémoire. John Walradt écrit depuis les endroits où il a vécu, les gens qu’il a aimés, les occasions manquées, les animaux perdus, les routes parcourues et les convictions qu’il continue de défendre. Même l’appareillage musical raconte cette fidélité à une conception très classique du songwriting : guitare six cordes pour composer, arrangements nourris d’outils pensés pour les auteurs-compositeurs, recherche de mélodies immédiatement mémorisables.
Le titre Defiantly Improved devient alors presque une déclaration personnelle.
S’améliorer, oui.
Mais sans effacer la route qui a conduit jusque-là.
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