« Une mesure en 6/4, une ligne de basse qui revient sur elle-même, le Rhodes qui dessine ses propres boucles et une voix progressivement happée par le mécanisme : avec “I Know You Know”, NEEB fabrique une soul-jazz électronique où la répétition devient presque psychologique. »
Le plus séduisant dans « I Know You Know », c’est que son idée musicale et son idée émotionnelle sont exactement la même chose.
Quelque chose tourne.
Puis revient.
Puis tourne encore.
NEEB n’utilise pas la répétition comme un simple outil de production destiné à rendre le morceau accrocheur. Le quartet de Hartlepool en fait le véritable sujet de la chanson. Tout commence par une ligne de basse et un rythme en 6/4 imaginés par Tony Waite. Autour, les accords de Rhodes et les séquences électroniques commencent à dessiner leurs propres trajectoires, tandis que la voix de Jasmine Weatherill finit par entrer dans cette mécanique jusqu’à devenir elle-même une pièce du cycle.
Ce détail change complètement l’écoute.
La répétition de « I know » ne ressemble plus uniquement à une phrase insistante. Elle évoque l’esprit qui revient inlassablement sur la même pensée, convaincu d’avoir compris quelque chose tout en continuant de le vérifier. Savoir et douter deviennent presque indissociables. Jasmine Weatherill parle elle-même d’obsession et d’incertitude : deux états qui fonctionnent particulièrement bien ensemble lorsqu’ils sont enfermés dans une boucle.
NEEB aurait pu charger l’arrangement pour accentuer cette sensation.
Le groupe préfère faire l’inverse.
Mark Hand laisse Rhodes et synthétiseurs circuler autour de la basse de Tony Waite, Mark Lloyd installe une batterie nourrie par le jazz sans jamais transformer le morceau en démonstration technique, tandis que le violon de Weatherill ajoute une autre profondeur au tissu instrumental. Les éléments sont nombreux, mais l’ensemble reste remarquablement aéré.
Cette retenue constitue depuis longtemps l’un des intérêts du quartet.
Tony Waite, Mark Hand et Mark Lloyd jouent ensemble depuis plus de vingt ans. Une telle ancienneté crée forcément un type de communication particulier : moins besoin de remplir, moins besoin de prouver, davantage de confiance dans ce que l’autre va laisser ouvert. L’arrivée de Jasmine Weatherill en 2023 a ajouté un nouveau centre mélodique et narratif à cette complicité déjà installée.
Le résultat évite les cases trop propres.
Jazz, soul, funk et electronica constituent les points cardinaux de NEEB, mais « I Know You Know » ne donne jamais l’impression d’effectuer une tournée pédagogique de ses influences. La basse peut convoquer le groove, le Rhodes rappeler une tradition jazz-soul, le séquenceur déplacer le titre vers quelque chose de plus électronique : aucune couche ne vient réclamer seule le premier rôle.
La chanson avance précisément grâce à ce partage.
Même son 6/4 n’est pas utilisé comme une bizarrerie rythmique destinée à impressionner. Il participe à cette sensation de retour légèrement décalé. On croit reconnaître la boucle, puis quelque chose dans sa respiration la rend moins évidente. Le morceau acquiert ainsi une étrange familiarité : suffisamment accessible pour s’y installer rapidement, assez oblique pour continuer à révéler de petits déplacements au fil des écoutes.
Ce principe est intéressant à l’approche de YANA, le deuxième album de NEEB.
Après « Feeling Tonight » puis « You Are Not Alone », « I Know You Know » montre une nouvelle facette d’un disque qui semble vouloir élargir le vocabulaire du groupe sans abandonner sa manière de jouer ensemble. Le premier album, Take To The Sky, avait déjà installé cette identité ; la suite paraît davantage approfondir l’idée que sophistication et densité ne sont pas synonymes.
On peut très bien écrire une musique riche en jouant moins.
NEEB le démontre ici avec une élégance assez rare.
« I Know You Know » ne cherche jamais l’explosion spectaculaire. Il préfère l’emprise progressive. Une basse revient, quelques accords se croisent, une phrase recommence et, sans réellement savoir à quel moment cela s’est produit, on se retrouve exactement au même endroit que la voix.
À répéter « I know ».
Comme si le fait de le dire encore une fois pouvait enfin suffire à en être certain.
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