« Karma Time » d’Imaginary Girlfriend réclame un peu de temps pour soi, porté par une voix à laquelle le duo italien a donné un autre timbre.
Qu’on nous laisse cinq minutes. Toute l’ambition de « Karma Time » pourrait tenir dans cette demande ordinaire, qu’on formule souvent comme si on s’excusait. Imaginary Girlfriend lui donne une assise autrement plus ferme. Le beat avance d’un pas sombre et régulier, dans la filiation des premiers Massive Attack. Les accroches mélodiques, elles, prennent de l’ampleur jusqu’au crescendo. On aime ce mouvement parce qu’il donne une forme à ce que le morceau défend. Au début, on demande un peu de place. À la fin, la mélodie en a pris davantage qu’on ne comptait lui en céder.
Le duo italien puise dans des années passées au Japon, à Londres et aux États-Unis pour écrire une chanson très personnelle sur le besoin de soustraire un peu de son temps aux autres. Cette matière autobiographique rend le travail vocal d’autant plus intrigant. Les deux musiciens écrivent et chantent leurs propres parties, puis recourent à l’IA pour transformer leurs timbres masculins en timbres féminins. Le procédé donne son nom au projet et prolonge une pratique plus ancienne. Imaginary Girlfriend découpait et déformait déjà des fragments de voix féminines pour en tirer des mélodies. Cette fois, la matière à modeler vient de leur propre chant.
Ce détour technique change la manière dont on peut recevoir la confidence. L’intonation part d’une interprétation humaine, puis le traitement en modifie la couleur et, avec elle, la personne qu’on croit entendre. Le versant R&B du morceau rend ce décalage particulièrement fécond. Une mélodie peut paraître familière assez vite pour qu’on se l’approprie, alors même que le timbre brouille nos réflexes d’identification. Et le beat, toujours aussi stable, donne un point de repère pendant que la voix et les motifs mélodiques élargissent le cadre. La tension vient de cette différence de mouvement. Le rythme tient sa ligne, la chanson prend ses aises.
On imaginait cinq minutes volées à l’agenda. « Karma Time » nous laisse une image plus précise. On ferme la porte, on entend encore le monde de l’autre côté, et on remonte le son juste assez pour qu’il cesse de dicter la mesure.
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