Ian Mathias-Baker : La Profondeur Concise de « Specific Gravity »
Dans un monde musical où l’étiquetage est monnaie courante, Ian Mathias-Baker déjoue toutes les tentatives de classification. Avec la sortie de son nouvel album « Specific Gravity », il confirme son habileté à transcender les genres. Ce projet de six titres, publié le 8 avril 2024, est un condensé de profondeur émotionnelle et de sophistication musicale qui défie sa propre brièveté.
Dès les premières notes, « Specific Gravity » nous plonge dans un univers sonore où l’orchestre classique est enrichi par des éléments électroniques. Mathias-Baker, toujours réfractaire aux limites stylistiques, oscille avec élégance entre le glitch dystopique, le contrepoint baroque et des influences pop ou rock plus mainstream. Cette diversité musicale ne surprend guère venant de l’artiste, connu pour ses productions éclectiques allant de l’électro chill-out au emo-pop underground, en passant par des remixes de grands noms du hip-hop.
Les textures orchestrales de l’album évoquent tour à tour Mahler et le modernisme du début du XXe siècle, créant une ambiance mélancolique et poignante. Cette atmosphère n’est pas une simple affectation stylistique, mais bien un véhicule d’expression de l’émotion profonde, peut-être un deuil indicible pour une tragédie non révélée. Le titre de l’album, « Specific Gravity », laisse entendre que cette tragédie a une nature très précise, explorée davantage dans un essai publié en parallèle avec l’album.
Le cœur de « Specific Gravity » repose sur quatre ‘Textes Mythiques’, encadrant deux adaptations poétiques. Ces textes semblent évoquer des tragédies mythiques ou archétypales, tandis que les adaptations poétiques, inspirées par Charles Bukowski et T.S. Eliot, ajoutent une couche de réflexion sur la condition humaine.
« Man Mowing the Lawn Across the Way from Me » de Bukowski est une méditation sur les horizons limités de l’humanité. Mathias-Baker abrège le texte original, intensifiant ainsi ses images sombres de jeunes filles aiguisant leurs couteaux. La musique, minimaliste et ambiante, contraste avec le reste de l’album, avec un piano acoustique et des guitares électriques distordues tremblantes qui imitent le son des lames.
La mise en musique du poème « The Hollow Men » de T.S. Eliot est tout aussi sombre. Écrit après les horreurs de la Première Guerre mondiale, ce poème est un rappel brutal des atrocités humaines. Mathias-Baker le traduit en une kaléidoscope orchestral étourdissant, où la tension ne trouve de répit que dans une banalité kitsch. La voix récitante conclut sur une note sinistre : « This is the way the world ends – not with a bang but a whimper, » sur un groove pop ponctué d’électronica aléatoire, symbolisant peut-être la prise de contrôle des machines sur l’humanité pensante.
Le quatrième ‘Texte Mythique’ est le plus bref, faisant office de chœur dans une tragédie grecque, distillant les leçons à tirer du drame précédent. Une élégie transcendantale pour cordes laisse entrevoir une utopie avant de s’effondrer dans une cadence dissonante.
Alors que la musique s’estompe, on entend les derniers accords discordants d’un orgue de théâtre, un clin d’œil final à l’hubris humaine, spectatrice impuissante du spectacle en cours.
Avec « Specific Gravity », Ian Mathias-Baker ne se contente pas de créer de la musique, il raconte des histoires, explore des émotions profondes et nous confronte à notre propre condition humaine. Cet album, à la fois concis et riche, est une véritable œuvre d’art qui mérite d’être explorée encore et encore.
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