Ce n’est pas une musique qui accompagne. C’est une musique qui interroge, qui ironise, qui doute, qui redresse la tête pour la rebaisser juste après. Une musique à l’image de son sujet : Dunstan Bruce, ancien chanteur de Chumbawamba, punk désenchanté, gueule de bois politique ambulante, qui tente de répondre à cette question aussi simple que brutale : et maintenant, on fait quoi ?
Dans I Get Knocked Down, documentaire acide, modeste et frontal, Bruce revient sur l’utopie fracassée des années 90, la récupération médiatique, la colère qui s’effiloche avec l’âge. Mais si le film manie l’autodérision avec brio, c’est la musique de Nick Norton-Smith qui en incarne le vrai nerf : un territoire émotionnel mouvant, saturé de souvenirs, d’injonctions contradictoires, de silences lourds et de coups de sang électriques.
Norton-Smith ne livre pas une bande-son illustrative, il propose un contrechamp. Ses compositions — tour à tour bruitistes, mélodiques, bancales ou d’une précision chirurgicale — capturent ce sentiment si contemporain de désorientation politique et existentielle. Elles sont faites de textures granuleuses, de fragments sonores qui semblent parfois surgir d’un vieux caméscope, de beats industriels comme échappés d’un squat en 1998, ou au contraire de nappes synthétiques si propres qu’elles en deviennent presque ironiques.
Il y a un souffle jazz dans la construction, un refus du linéaire, un goût du fragment, de l’ellipse. Mais surtout, une tension constante entre forme et fond, entre l’anecdote et l’universel. Par moments, la musique semble contenir toute la tristesse d’une génération qui a hurlé très fort pour, vingt ans plus tard, entendre l’écho leur répondre : et alors ?
Nick Norton-Smith, fort d’un parcours hybride — des clubs de jazz à Frank Sinatra, des BAFTA aux caves punk —, canalise ici tout son éventail d’expériences. Ce n’est pas un style qu’il impose, mais une approche : laisser la musique être elle-même un personnage. Un témoin. Un contradicteur, parfois. Ce qu’il signe là, c’est un manifeste sonore en creux. Pas de grande envolée, pas de tube déguisé, juste une suite d’ambiances, de tensions, d’accidents heureux, où chaque morceau dialogue avec l’incertitude. Avec le doute. Avec l’épuisement aussi, celui d’avoir trop crié sans que rien ne change.
Et pourtant, il y a de l’espoir. Ou plutôt : un refus de céder. La musique grince, oui, mais elle avance. Elle avance avec ce pas bancal mais volontaire qu’on adopte quand on refuse de se résigner. Elle est parfois drôle, souvent lucide, toujours profondément humaine.
I Get Knocked Down est un documentaire rare, parce qu’il ose raconter ce que devient la rage quand elle vieillit. Et la bande-son de Nick Norton-Smith est sa voix off cachée, son ombre portée. Une musique à écouter au casque, en marchant dans une ville qui change trop vite. En pensant aux révolutions qu’on n’a pas faites. Et à celles qu’on porte encore, quelque part.
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