On a parfois l’impression qu’un artiste doit changer de langue pour enfin se trouver. Chez Bobby Bazini, ce passage à l’écriture en français n’a rien d’un simple caprice de carrière : c’est une mue, presque une réconciliation avec lui-même. Son nouvel album Seul au cinéma fonctionne comme un film d’auteur où le chanteur n’est plus seulement narrateur mais aussi spectateur de sa propre histoire. Neuf titres comme neuf salles obscures, chacune éclairant une facette de son identité vacillante.
La pièce centrale, Février et le mauve, cristallise ce vertige intérieur. On y entend la fragilité d’un homme qui doute de son propre nom, de son propre reflet, et qui cherche dans la poésie française une manière de redonner du poids aux mots. C’est une chanson qui n’éclate jamais mais qui, au contraire, se resserre autour de l’intime, construite sur cette lumière violette et froide qui colore les fins d’après-midi d’hiver. La voix de Bazini y flotte avec une retenue émouvante, jamais démonstrative, comme si chaque note hésitait à se dévoiler complètement.
Musicalement, l’album se démarque par sa sobriété assumée. Connor Seidel a choisi de dépouiller l’habillage sonore, d’enlever tout ce qui pouvait faire écran, pour ne garder que l’essentiel : guitares acoustiques, synthés discrets, respirations de flûte et de saxophone. Des détails subtils – comme des enregistrements réalisés directement dans les salles de cinéma – viennent ajouter cette patine quasi cinématographique qui donne au disque une texture à la fois organique et spectrale. On pense à Daniel Bélanger pour cette capacité à transformer le minimalisme en intensité dramatique, à Jim et Bertrand pour la délicatesse des arrangements.
Mais plus que ses références, c’est la sensation d’un dépouillement sincère qui marque l’écoute. Seul au cinéma n’est pas un disque qui cherche à séduire par des refrains faciles : il demande au contraire une attention lente, patiente, presque contemplative. C’est l’histoire d’un chanteur qui, après quinze ans de carrière, décide d’éteindre les projecteurs pour allumer une petite lampe dans le noir – et de chanter enfin dans sa propre langue, sans filet.
Un album comme un huis clos intérieur, où Bobby Bazini accepte que l’ombre fasse partie du rôle.
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