“All that we are”, c’est la preuve que le blues n’a pas besoin d’un delta au bout des chaussures pour te traverser le sternum.
Je l’ai lancé comme on entrouvre une porte qu’on n’a pas le droit d’ouvrir : un peu par curiosité, beaucoup par besoin. Et très vite, BLUES CORNER te prend par la main sans te ménager. Leur truc, c’est pas de rejouer un musée. C’est de transformer le blues en plan de survie, en carnet de bord nerveux, en peau neuve. Tu sens la fraternité derrière chaque attaque de guitare : Phil Roman et Seb Oroval ne jouent pas “ensemble”, ils jouent “contre” tout ce qui abîme, tout ce qui enferme, tout ce qui étouffe. Paris en arrière-plan, mais la carte postale est brûlée : ici, ça vit, ça sue, ça mord.
Ce qui frappe, c’est la manière dont l’album s’organise comme un triptyque émotionnel : le classic blues rugueux, l’americana plus chaleureuse, puis un blues rock plus électrique qui claque comme une vérité qu’on retarde. La production, tenue, lisible, ne “modernise” pas pour faire joli : elle clarifie le geste, elle rend le grain plus proche, presque tactile. On entend le bois, le métal, l’air entre les notes. Et surtout, on entend des choix. Des silences placés. Des riffs qui reviennent comme des obsessions. Des breaks qui ressemblent à des décisions prises à trois heures du matin.
Le début de parcours est frontal : “Living My Life” pose le décor, pas héroïque mais debout, le genre de titre qui marche avec toi quand t’as plus envie de parler. “Set Me Free” fait exactement ce que son titre promet : ça pousse, ça tire, ça t’arrache doucement à tes propres habitudes. “Highway of Love” a ce roulis d’americana qui te donne l’illusion d’un horizon, même si l’horizon est cabossé. Puis “Stone in My Shoe” vient te rappeler l’essentiel : avancer, oui, mais avec le caillou, pas malgré lui. “Double Screen” est l’un des coups les plus malins du disque : le blues qui regarde l’époque dans les yeux, sans posture, juste avec ce petit goût d’ironie fatiguée. “Train Passing By” est un film en une scène, un travelling de nuit, le cœur qui fait semblant d’être calme. Et quand “I’m Smashed” débarque, ce n’est pas la caricature du bar triste : c’est l’aveu brut, presque tendre, de la chute comme langage.
“All that we are” réussit un tour rare : rendre le blues fréquentable sans le rendre inoffensif. Un disque qui ne fait pas semblant d’être vintage, qui ne mendie pas la légende, qui choisit plutôt la vérit; celle qui te colle aux doigts longtemps après la dernière note.
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