« Kuroishi Yosare » version Remon Nakanishi n’archive rien : il déracine, il déplace, il redonne au folklore une vie instable, presque dangereuse
Un chant qui aurait traversé trop de paysages pour rester intact. Voilà l’impression persistante que laisse cette relecture de « Kuroishi Yosare ». On n’entre pas ici dans une tradition préservée, mais dans une matière vivante, frottée, déplacée, exposée à d’autres climats jusqu’à en perdre ses repères d’origine.
Ce qui me saisit immédiatement, c’est cette ouverture inattendue. Les percussions, aux accents presque gnawa, installent un espace qui n’a plus rien de strictement japonais. Le sol se dérobe déjà. On avance dans un territoire hybride, où la mémoire folklorique devient poreuse, contaminée par d’autres rythmes, d’autres souffles. Et pourtant, rien ne sonne artificiel. Tout semble avoir été lentement absorbé, comme si cette mutation était inévitable.
Puis la voix de Remon Nakanishi surgit. Elle ne cherche ni la pureté ni la restitution fidèle. Elle est rugueuse, traversée, habitée par quelque chose de plus brut que la simple interprétation. On sent le lien avec les pratiques populaires, avec ces chants qui ne sont pas faits pour être parfaits mais pour être vécus, répétés, transformés. Sa voix ne raconte pas une histoire, elle la transporte.
Les arrangements d’Agatha jouent un rôle décisif dans cette sensation d’instabilité maîtrisée. La contrebasse ancre brièvement le morceau, mais la guitare, sèche, presque poussiéreuse, vient fissurer cet ancrage. Et puis soudain, ces cordes surgissent, massives, presque violentes, comme une tempête froide qui viendrait balayer ce paysage déjà instable. Une collision esthétique inattendue, mais étrangement cohérente.
Je me suis surpris à penser que ce morceau fonctionne comme un rituel déplacé. Quelque chose qui n’appartient plus à un lieu précis, mais qui continue d’exister parce qu’il circule, parce qu’il se transforme. « Kuroishi Yosare » devient ici un point de passage, une forme ouverte.
Le travail des chœurs de Suzumeno Tears amplifie encore cette sensation. Ils ne décorent pas, ils élargissent l’espace. Ils donnent au morceau une dimension presque cosmique, sans jamais effacer son ancrage terrestre. Cette tension entre ciel et sol, entre archive et invention, traverse toute la pièce.
Remon Nakanishi ne cherche pas à moderniser une tradition. Il la met en mouvement, il la confronte, il la laisse évoluer dans un présent instable. Et c’est précisément ce qui rend cette relecture si précieuse.
« Kuroishi Yosare » n’est plus seulement un chant transmis. C’est un organisme en mutation. Et dans cette transformation permanente, il retrouve peut-être sa fonction première : être vivant.
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