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Music Rock

« façades » de karkinoma ou le disque qui arrache le papier peint de l’âme

« façades » de karkinoma ou le disque qui arrache le papier peint de l’âme
  • Publishedmai 6, 2026

« Dans « façades », karkinoma enferme l’électro, le rock alternatif et l’orchestration dans une maison mentale où chaque porte grince sur un mensonge, un masque, une fuite ou une version de soi qu’on n’ose plus reconnaître. »

karkinoma ne donne pas l’impression d’avoir enregistré un album : il a laissé une pièce se remplir de fantômes pendant quatre ans, puis il a décidé de ne plus les faire taire. « façades » est un disque solitaire au sens le plus radical du terme. Composition, écriture, enregistrement, production, mixage, mastering : tout vient du même home studio, du même corps, du même cerveau qui a connu le burnout, la dépression, le départ de la ville, l’abandon d’un ancien métier, la reconstruction lente dans une France plus silencieuse. Ça s’entend. Pas comme une confession facile, plutôt comme une architecture intime où les murs ont gardé les traces des nuits difficiles.

« there’s something in the woods » ouvre l’album comme un conte malade. Six minutes de menace tapie, de forêt symbolique, de présence qu’on ne voit pas mais qu’on sent marcher derrière soi. C’est la porte d’entrée parfaite : ici, le danger est intérieur, mais il a choisi un décor de bois, d’ombre et de murmure.

« runaway » resserre ensuite la fuite. Plus direct, presque nerveux, il donne au disque son premier mouvement de survie : partir, oui, mais partir de quoi ? D’un lieu, d’une attente, d’une version de soi devenue trop étroite ?

« façades » arrive comme le centre de gravité. Le titre parle des surfaces propres, des vies polies, des sourires qui tiennent debout pendant que quelque chose pourrit derrière. karkinoma y ausculte cette comédie quotidienne où l’on apprend à présenter une version acceptable de soi jusqu’à ne plus savoir ce qu’elle cache.

« prom night » bifurque vers une fiction symbolique, presque cinématographique. Le bal devient rituel étrange, théâtre social, décor trop lumineux pour ne pas être inquiétant. On imagine les paillettes, puis l’angle mort sous les projecteurs.

« unexpected » joue le rôle de rupture brève, d’accident dans le couloir. Le titre semble contenir cette irruption du réel qui dérègle tout plan, tout masque, toute tentative de contrôle.

« little b_tch » apporte une morsure plus frontale, plus acide. On sent la colère, peut-être la honte retournée contre elle-même, une manière de cracher sur les humiliations intérieures avant qu’elles ne s’installent trop confortablement.

« wake up » sonne comme une injonction, mais pas une injonction lumineuse de développement personnel. Plutôt un réveil brutal dans une chambre inconnue : ouvrir les yeux, même si ce qu’on voit n’a rien de rassurant.

« jack in the box » est l’un des titres les plus visuels du disque. La boîte, le ressort, la surprise, l’enfance déformée, l’angoisse qui surgit mécaniquement quand on croyait avoir tout refermé. karkinoma excelle dans ces images simples qui deviennent vite des pièges psychologiques.

« waste » descend dans le plus nu, le plus vidé. C’est la chanson de l’érosion, de l’identité qui s’amincit, du feu presque mort. Là où « façades » regarde le masque, « waste » regarde ce qu’il reste quand le masque tombe et qu’on ne reconnaît plus tout à fait le visage dessous.

« happily ever after » ferme la partie chantée avec une ironie noire délicieuse. Le conte promettait une fin heureuse ; l’album répond par un sourire cassé. Après tout ce parcours, le bonheur ne peut plus être une formule. Il devient une énigme, peut-être même une blague cruelle.

Les versions instrumentales — de « there’s something in the woods » à « waste » — ne sont pas de simples bonus. Elles révèlent l’autre squelette du disque : les synthés analogiques, les guitares, les VST, les orchestrations virtuelles, les tensions cinématiques. Sans les mots, « façades » devient presque une bande originale de maison hantée psychologique, un espace où l’on peut entendre la production respirer, se fissurer, ramper.

karkinoma cite Archive, Depeche Mode, Björk, Bowie, Everything Everything, John Carpenter, Protomartyr ou Gilla Band comme des présences possibles, mais « façades » ne ressemble pas à une playlist d’influences. C’est un album de seuil, d’abandon et de mue. Un disque qui ne cherche pas à être immédiatement aimable, parce qu’il préfère être habité. Et parfois, c’est exactement ce qu’on demande à l’art : non pas nous rassurer, mais enlever le décor assez longtemps pour qu’on voie enfin ce qui respirait derrière.

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Written By
Extravafrench

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