« « Somewhere Between Leaving » attrape Citizen Smith au milieu du passage : entre les gens qu’on perd, ceux qu’on garde, les souvenirs qui collent aux manches et cette drôle de joie qui survit malgré tout. »
On ne quitte jamais une vie proprement. On laisse toujours quelque chose derrière soi : une chanson dans une cuisine, une phrase mal terminée, un visage qui revient en traversant une rue, une bouteille vide sur une table où l’on croyait avoir tout compris. « Somewhere Between Leaving » de Citizen Smith habite cet entre-deux-là. Pas le grand départ théâtral, pas l’effondrement en noir et blanc, mais cette zone beaucoup plus vraie où l’on avance avec des morceaux de passé dans les poches.
Le groupe de Norwich ne cherche pas à faire un album parfait, et c’est précisément ce qui le rend vivant. Quatre amis, des années de projets communs ou séparés, un amour évident pour les Beatles, les Stones, le Velvet Underground et les couleurs West Coast, puis cette envie simple : enregistrer quelque chose qui respire, qui aime le trajet de l’existence sans en maquiller les pertes. Dix titres ont été captés à Sickroom Studios, dans le Norfolk, trois autres chez Bob, le bassiste. Les voix sont gardées en une prise, les imperfections restent là, non comme des défauts, mais comme des preuves.
« Memories » ouvre le disque comme une boîte qu’on n’aurait pas osé rouvrir trop vite. Deux minutes à peine, mais déjà toute l’idée de l’album : le souvenir n’est pas un musée, c’est une matière qui bouge. « Superman » arrive ensuite avec un vrai relief pop, plus immédiat, presque lumineux, comme si Citizen Smith savait aussi fabriquer des refrains capables de tenir droit sans trahir la mélancolie. « Stepping Stone » poursuit cette idée du passage, de l’étape, de ce que l’on utilise pour aller ailleurs même quand on ne sait pas encore où poser le pied.
Le très beau « Avant Gardening » a quelque chose de légèrement décalé, presque britannique dans son humour discret : jardiner avant l’heure, planter sans savoir ce qui prendra, donner aux choses fragiles une chance de pousser. « See You Again » touche par sa simplicité apparente, cette promesse qu’on lance parfois sans savoir si elle est vraie. Puis « Afterglow », enregistré dans une nudité plus directe, ressemble à la lumière qui reste après l’événement. Pas le feu, pas l’explosion : la chaleur tardive.
« A Lovers’ Song » porte bien son titre sans tomber dans le sucre. Chez Citizen Smith, l’amour n’est jamais un décor impeccable ; il a des plis, des ratés, des heures de fatigue et de grâce. « Considered », gardé en une prise, agit comme une pensée prise sur le vif, un instant fragile qu’on aurait abîmé en voulant trop le polir. « Summer Magazine », déjà remarqué comme l’un des grands moments pop du groupe, ramène une couleur plus solaire, presque nostalgique, avec ce parfum d’amour inaccessible et de saison qui ment joliment.
« Good Times » refuse la naïveté : les bons moments ne sont pas toujours simples, ils deviennent parfois bons parce qu’ils ont survécu à la suite. « Wine Bottles » ramène le disque à hauteur de table, de fin de soirée, de confidences un peu troubles. « In My Mind » repart vers l’intérieur, là où les gens continuent d’exister même après avoir quitté la pièce. Enfin, « Gravity 26 » referme l’ensemble avec cette idée de poids, d’attraction, de force invisible qui nous ramène toujours vers ce qui compte.
« Somewhere Between Leaving » est un album de soft rock, de pop rétro et d’humanité analogique. Un disque mélancolique mais heureux, douloureux mais beau, comme l’écrivent eux-mêmes les musiciens. Citizen Smith ne prétend pas réinventer la chanson. Ils font mieux : ils la remettent à sa place la plus noble, celle d’un refuge pour les gens qui partent, reviennent, se souviennent, et continuent malgré tout à aimer le voyage.
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