« « Closing In » referme lentement ses murs autour d’Allan Jamisen avant d’y ouvrir une brèche : un voyage atmosphérique où l’effondrement intime finit par devenir matière à renaissance. »
Tout commence par un texte resté en sommeil pendant plusieurs décennies. Pas une maquette inachevée ni une mélodie oubliée sur une cassette, mais un poème écrit au Danemark, dans les années 1990, au lendemain d’un divorce. Quelques pages nées au milieu des dégâts, alors qu’Allan Jamisen tentait de comprendre les mécanismes destructeurs ayant traversé sa relation et, surtout, sa propre responsabilité dans le désastre.
« Closing In » conserve quelque chose de cette temporalité étrange. La chanson semble exister simultanément dans deux vies : celle de l’homme qui écrivait depuis la confusion et celle de l’artiste qui, bien plus tard, peut enfin regarder cette douleur avec suffisamment de recul pour lui offrir une architecture sonore. Le morceau ne maquille pas les ruines. Il cherche plutôt la forme cachée qu’elles contenaient déjà.
Les premières secondes installent un brouillard électronique presque cosmique. Des synthétiseurs irisés flottent au-dessus d’une pulsation souple tandis que des guitares jangly apparaissent par éclats, comme des fragments de lumière traversant une pièce mal fermée. Allan Jamisen chante avec une gravité contenue, sans emphase excessive. Sa voix ne réclame aucune compassion facile : elle paraît avancer dans le morceau comme on inspecte un ancien appartement après le départ de quelqu’un, en reconnaissant chaque objet tout en constatant que rien n’a plus exactement la même signification.
Cette atmosphère repose sur une méthode de composition inhabituelle pour l’artiste. Installé à Phoenix, Jamisen rencontre le musicien et ingénieur français Olivier Zahm dans le bar d’un hôtel fréquenté par des créatifs. Une familiarité européenne se noue immédiatement, ravivant chez lui le souvenir de ses années danoises. Plutôt que de partir d’une grille harmonique ou d’une mélodie, il confie son ancien poème à Zahm et lui demande d’en tirer la musique. Les mots ne viennent donc pas habiller la chanson après coup : ils en déterminent le climat, les tensions et les déplacements.
Le résultat échappe aux classifications trop propres. Indie rock atmosphérique, art-pop électronique, songwriter music traversée d’éclats psychédéliques : « Closing In » préfère circuler entre les genres. Les synthés donnent une profondeur presque liquide au morceau, les guitares maintiennent une nervosité terrestre et les percussions créent un mouvement étonnamment lumineux sous un propos pourtant sombre. L’étau se resserre, mais la musique refuse l’immobilité.
Les chœurs féminins ajoutés à Los Angeles amplifient encore cette sensation de dialogue intérieur. Enregistrés sous la direction de John X Volaitis, collaborateur de The Rolling Stones, Tracy Chapman, Bonnie Raitt ou Michael Hutchence, ils n’agissent pas comme une simple décoration vocale. Leur présence ressemble à une conscience parallèle, une lueur réfléchie autour de la voix principale. Le morceau devient alors moins monologue que chambre d’échos : celui qu’Allan Jamisen était répond à celui qu’il est devenu.
Ce qui impressionne le plus reste cette capacité à convertir la claustrophobie émotionnelle en paysage expansif. « Closing In » évoque la sensation de ne plus pouvoir habiter confortablement sa propre peau, de douter jusqu’à l’épuisement de ses instincts, de sentir les anciens schémas revenir refermer le passage. Pourtant, à mesure que les couches vocales et électroniques s’entrelacent, une forme d’élévation se dessine. La chanson ne nie pas la chute ; elle affirme que l’on peut en extraire une compréhension plus humaine de soi.
Compositeur mais aussi peintre, Allan Jamisen travaille ici le son comme une toile où plusieurs époques restent visibles sous la surface. Le Danemark des années 1990, Phoenix, une rencontre française, des sessions à Los Angeles : « Closing In » possède une véritable géographie émotionnelle. Chaque lieu ajoute une couleur au morceau sans effacer le précédent.
Après « Rock & Roll American », « All I Am Is You », « Gotta Do », « The Coalition » ou « This Is Not An Act », Allan Jamisen livre probablement l’une de ses pièces les plus vulnérables et les plus accomplies. Une chanson qui ne prétend pas que la douleur rend automatiquement meilleur, mais montre comment le travail, la distance et la création peuvent empêcher qu’elle reste totalement stérile.
« Closing In » commence comme un plafond qui descend. Elle s’achève avec l’étrange sensation que l’air circule à nouveau. Non parce que les murs ont disparu, mais parce qu’Allan Jamisen a enfin trouvé une autre manière de les regarder.
Pour découvrir plus de nouveautés POP, n’hésitez pas à suivre notre Playlist EXTRAVAPOP ci-dessous :
