« « Aeroplane » enferme Connie Lansberg et Brad Rabuchin dans une pièce où chaque respiration compte : huit chansons de jazz nu, suspendues entre désir de partir, cœurs cabossés et vérités impossibles à maquiller. »
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Huit heures. Une seule répétition. Deux musiciens qui se connaissent à peine et aucun arrangement assez épais pour dissimuler une hésitation. « Aeroplane » repose sur ce risque-là : placer la voix de Connie Lansberg face à la guitare de Brad Rabuchin, fermer la porte du studio et laisser l’instant décider de tout le reste.
L’histoire de leur rencontre ressemble déjà à une scène inventée pour le cinéma. Quinze ans plus tôt, la chanteuse australienne monte spontanément sur scène lors d’un concert de blues pour interpréter « Georgia on My Mind », sans savoir que le guitariste près d’elle avait accompagné Ray Charles durant les cinq dernières années de ses tournées. Elle recroise plus tard Brad Rabuchin dans un club de Ventura, reconnaît immédiatement ce son qui l’avait marquée et lui propose d’enregistrer. Une journée à Los Angeles suffit ensuite pour donner naissance à cet album sans overdubs, pensé comme une conversation plutôt que comme une démonstration.
« Aeroplane » ouvre le voyage dans l’espace exact qui sépare le départ de la fuite. La guitare de Rabuchin ne cherche pas à reproduire le moteur ou l’immensité du ciel ; elle dessine plutôt le mouvement intérieur de celle qui regarde le sol disparaître. Connie Lansberg chante avec une clarté presque troublante, suffisamment proche pour que l’on entende moins une performance qu’une pensée prenant forme. L’avion devient alors une chambre provisoire, un endroit suspendu où l’on peut enfin mesurer ce que l’on quitte — et ce que l’on espère retrouver à l’atterrissage.
« Broken Doll » réduit immédiatement l’altitude. La poupée brisée du titre évoque une personne observée, manipulée ou abandonnée après avoir trop longtemps joué le rôle que l’on attendait d’elle. Lansberg évite pourtant la fragilité décorative. Sa voix ne se contente pas de présenter une femme cassée sous une jolie lumière jazz ; elle lui rend une présence, une dignité, parfois même une pointe d’ironie. La guitare accompagne cette reconstruction avec une économie remarquable, laissant les silences rappeler que certaines fissures ne demandent pas à être réparées pour devenir visibles.
« Everything Ends Up in the River » élargit ensuite le paysage. Tout finit dans la rivière : les souvenirs, les erreurs, les paroles que l’on aurait voulu retenir, peut-être même les versions successives de nous-mêmes. Le titre possède la sagesse légèrement inquiétante des grandes chansons folk, celles qui utilisent un élément naturel pour parler du temps sans l’expliquer. Brad Rabuchin joue ici comme s’il suivait le courant plutôt que la mesure, ses accords ouvrant de petites dérivations autour de la voix. Rien ne lutte véritablement contre le mouvement. La chanson accepte que certaines choses ne puissent être conservées qu’en les laissant partir.
« Heart of Stone » apporte une tension plus sèche. La pierre peut protéger, mais elle empêche également le sang de circuler. Connie Lansberg s’approche de ce cœur fermé sans chercher à le briser par la force. Elle observe son poids, son origine et la peur qui se cache peut-être derrière sa dureté. La nudité du duo empêche le morceau de basculer dans une ballade dramatique conventionnelle : aucune batterie ne vient signaler la colère, aucune nappe ne souligne la blessure. La confrontation reste intime, presque polie, ce qui la rend paradoxalement plus tranchante.
« Starlight and Gold » laisse entrer une lumière différente. Après la pierre et la rivière, les étoiles offrent un horizon moins terrestre, mais l’or du titre rappelle que même la beauté peut devenir objet de convoitise. La chanson flotte entre émerveillement et lucidité. Lansberg semble y chanter ce qui brille sans confondre éclat et valeur, tandis que Rabuchin dépose des harmonies suffisamment délicates pour donner l’impression que le ciel entier tient dans quelques cordes. C’est probablement l’un des moments les plus tendres du disque, mais sa douceur ne ressemble jamais à une évasion facile.
« The Way to You » revient vers l’autre, vers ce trajet invisible qui ne se mesure ni en kilomètres ni en heures de vol. Trouver le chemin jusqu’à quelqu’un suppose parfois de désapprendre les routes habituelles, de renoncer aux discours parfaitement préparés et d’accepter d’arriver sans protection. Le duo traduit cette recherche par une proximité presque tactile. La voix avance, la guitare répond, puis chacune laisse à l’autre suffisamment d’espace pour modifier la direction. L’amour n’est pas ici une destination acquise : il demeure une orientation que l’on choisit à nouveau à chaque mesure.
« You Don’t Know Me » installe une distance plus trouble. Le titre pourrait être une accusation, une mise en garde ou la simple reconnaissance qu’aucune intimité ne permet de connaître entièrement l’autre. Connie Lansberg possède précisément la retenue nécessaire pour maintenir ces lectures ouvertes. Sa voix cristalline ne dévoile jamais tout ; elle semble au contraire protéger une dernière pièce intérieure derrière la limpidité de l’interprétation. Brad Rabuchin se tient au bord de ce secret, accompagnant sans tenter de forcer l’entrée. Le morceau rappelle alors que le dépouillement musical ne signifie pas nécessairement une transparence absolue.
L’album se referme sur « What Was I Made For? », reprise de Billie Eilish qui pourrait sembler étrangère à cet environnement acoustique et jazz. Elle en devient pourtant l’aboutissement naturel. Débarrassée de son contexte pop contemporain, la question apparaît dans toute sa nudité existentielle. Connie Lansberg ne cherche pas à imiter la fragilité originale ; elle l’emmène vers une maturité différente, comme si l’interrogation était désormais posée après plusieurs vies plutôt qu’au seuil de la première. La guitare de Rabuchin réduit encore le décor, et chaque silence donne davantage de poids au doute. La reprise ne sert pas de bonus prestigieux : elle éclaire rétroactivement tout l’album. Pourquoi partir ? Pourquoi aimer ? Pourquoi écrire, chanter, rester ou recommencer ?
Le jeu de Brad Rabuchin constitue la charpente invisible de « Aeroplane ». Celui qui a partagé les scènes de Ray Charles et travaillé aux côtés de Bonnie Raitt, Stevie Wonder, Willie Nelson ou Tom Jones possède une expérience qui ne s’exprime jamais par l’encombrement. Il sait exactement quand ajouter une couleur, quand déplacer un accord et surtout quand ne rien jouer. Sa guitare ne traite pas la voix comme une soliste à accompagner, mais comme un partenaire dont chaque inflexion peut modifier le morceau.
Connie Lansberg trouve dans cette retenue le cadre idéal pour son écriture. Ses chansons ne se laissent pas enfermer dans le jazz, la folk ou l’alternative pop ; elles empruntent à chacun de ces territoires selon les besoins du récit. Sa voix, suivie par des millions d’auditeurs, paraît ici débarrassée de toute nécessité de prouver quoi que ce soit. Elle se concentre sur les mots, les images et la température précise de chaque histoire.
« Aeroplane » impressionne finalement moins par sa virtuosité que par son absence de camouflage. Une voix et une guitare peuvent sembler offrir peu de matière. Entre les mains de Connie Lansberg et Brad Rabuchin, ce peu devient un espace immense : un ciel, une rivière, une poupée brisée, un cœur de pierre et toutes les routes que l’on emprunte pour rejoindre quelqu’un.
L’avion décolle sans filet. Rien n’est corrigé en chemin. C’est précisément pour cela que chaque atterrissage paraît aussi vrai.
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