« « War Torn » transforme HZPROD en architecte d’un rap sans frontières : sept titres pour raconter la guerre depuis l’enfance, les rues, l’identité et ce minuscule endroit où l’espoir refuse encore de mourir. »
Une voix d’enfant devrait servir à appeler quelqu’un pour jouer, à réclamer cinq minutes de plus avant de dormir, à raconter une journée d’école trop longue. Jamais à devenir la bande-son d’un conflit. Pourtant, « War Torn » commence précisément là : dans l’endroit où l’enfance cesse d’être protégée et devient la première victime d’une violence décidée par les adultes.
Producteur new-yorkais d’origine bosnienne, Damir Hadzalic, alias HZPROD, ne traite pas la guerre comme une esthétique spectaculaire. Elle appartient à sa mémoire familiale, à l’histoire du déplacement et aux réalités observées à travers plusieurs continents. Pour son premier projet, il endosse moins le rôle d’un artiste frontal que celui d’un metteur en scène sonore. Il imagine la narration, rassemble les interprètes, finance les sessions, coordonne les contributions à distance et laisse chaque voix développer sa propre lecture. Cette liberté donne à « War Torn » son relief : le disque ne délivre pas un discours unique, mais une mosaïque de traumatismes, de résistances et de contradictions.
« Save The Children (Intro) » ne cherche pas à installer confortablement l’auditeur. En un peu plus d’une minute, le morceau pose la mission avant la musique : rappeler que derrière les statistiques de conflits se trouvent des enfants dont la vie a été réduite à l’attente, à la fuite ou au deuil. L’introduction agit presque comme une minute de silence rendue impossible par les drums à venir. Elle ne raconte pas encore toute l’histoire ; elle désigne ceux pour qui elle doit être racontée. Le fait que les revenus personnels générés par HZPROD soient destinés à soutenir les enfants touchés par la guerre empêche cet engagement de rester une simple posture promotionnelle. Le projet veut devenir canal de sensibilisation autant que mécanisme de don.
« AFRICA », interprété par HZPROD, Marco Vernice, Siggas et Sashaa, élargit immédiatement la carte. Le continent n’y apparaît pas comme un décor homogène ni comme une image exotique prête à être consommée. Le morceau regarde les mécanismes de survie, les inégalités et les barrières structurelles qui persistent après les indépendances officielles. Son écriture collective lui permet d’éviter la voix surplombante : plusieurs sensibilités circulent sur une production où le boom bap rencontre une perspective plus globale. Marco Vernice, arrivé plus tard dans la construction du projet, joue ici un rôle important dans l’orientation mélodique et narrative. Le morceau rappelle que la guerre ne prend pas toujours la forme d’un champ de bataille visible. Elle peut se prolonger dans l’exploitation économique, la confiscation des ressources ou l’abandon politique.
« War Within » déplace ensuite la ligne de front à l’intérieur du corps. Aux côtés de Horseshoe G.A.N.G. et de Zombie Juice, HZPROD fait se rencontrer le conflit géopolitique et celui qui continue longtemps après les armes. Les traumatismes ne respectent ni les cessez-le-feu ni les frontières administratives. Ils reviennent dans les pensées, les réflexes, les colères que l’on ne comprend pas toujours. La présence de Zombie Juice apporte une texture plus trouble, presque hallucinée, tandis que Horseshoe G.A.N.G. injecte une précision rap plus tranchante. Les drums frappent comme une marche militaire déformée par la conscience. « War Within » devient ainsi l’un des centres émotionnels du projet : comment reconstruire la paix autour de soi lorsque le conflit a déjà colonisé l’esprit ?
« Slave Music », porté par Marco Vernice et Charles Hamilton, pose une autre question inconfortable : à qui appartient réellement l’artiste lorsque son travail entre dans une industrie obsédée par la possession ? Le titre superpose l’histoire de l’asservissement à des formes plus contemporaines de contrôle — économique, culturel, contractuel ou psychologique. La collaboration avec Charles Hamilton possède une charge particulière pour HZPROD, qui suit son parcours depuis longtemps. Son histoire personnelle, ses combats avec l’industrie et sa relation complexe à la création donnent au morceau un poids qui dépasse le simple featuring prestigieux. Le mot “slave” n’est jamais léger ; il oblige à interroger ce qui se reproduit sous de nouveaux vocabulaires lorsque les corps sont libres, mais que les œuvres, les identités ou les récits restent exploitables.
Puis arrive « Peace? », et son point d’interrogation contient déjà toute la chanson. HZPROD réunit KXNG Crooked, The Game et Mickey Factz, trois présences suffisamment affirmées pour donner au morceau l’allure d’une table ronde tenue au milieu d’une ville en flammes. Ici, la paix n’est pas annoncée comme une résolution. Elle est mise en doute. Existe-t-elle entre les nations, dans les quartiers, dans les institutions, dans la manière dont les hommes apprennent à porter leur colère ? Les flows se répondent comme plusieurs dépositions devant un tribunal qui n’aurait encore rendu aucun verdict. La production garde une tension cinématographique, mais son efficacité reste ancrée dans le rap : elle laisse les voix débattre, attaquer, nuancer. Le titre refuse surtout l’optimisme décoratif. Une paix proclamée sans justice n’est peut-être qu’une guerre mise temporairement en sourdine.
Après cette accumulation, « Dreamer » introduit un déplacement nécessaire. HZPROD, Marco Vernice et Siggas ne quittent pas le réel ; ils choisissent simplement d’y maintenir une ouverture. Rêver, dans un tel projet, pourrait paraître naïf. Cela devient au contraire une discipline de survie. Le morceau ne promet pas que la volonté suffira à réparer les villes ou à rendre les disparus. Il rappelle que tout changement commence par la capacité d’imaginer une situation différente de celle qui nous a été imposée. La production se fait plus lumineuse, sans effacer les ombres des titres précédents. Ce contraste donne au morceau sa force : l’espoir ne tombe pas du ciel, il se construit au milieu des preuves qui devraient le rendre impossible.
« God Is The Key », avec Mickey Factz et Marco Vernice, referme le projet sur une dimension spirituelle. Après avoir interrogé les systèmes, la guerre, l’industrie et la paix, HZPROD tourne son regard vers ce qui peut encore donner une direction lorsque la politique échoue. La foi n’y fonctionne pas nécessairement comme une réponse simple ou universelle. Elle apparaît plutôt comme une clé intérieure, une manière de préserver la dignité, la responsabilité et le sens dans un monde tenté par le cynisme. Mickey Factz apporte sa finesse d’écriture, tandis que Marco Vernice prolonge le fil mélodique qui traverse plusieurs étapes du disque. La conclusion refuse le triomphalisme. Dieu n’efface pas automatiquement les ruines ; la croyance peut néanmoins empêcher qu’elles deviennent la seule vérité disponible.
La liste des invités impressionne — The Game, KXNG Crooked, Zombie Juice, Charles Hamilton, Mickey Factz, Horseshoe G.A.N.G. — mais « War Torn » ne repose pas sur une collection de noms. Sa vraie singularité vient de son architecture. HZPROD rassemble des artistes américains et africains autour d’un récit pensé depuis son poste de producteur, sans s’imposer comme l’unique interprète légitime de sujets qui dépassent son expérience personnelle. Les contributions demeurent distinctes, parfois rugueuses, et c’est précisément cette pluralité qui rend le projet crédible.
La production suit la même logique. Les racines boom bap assurent une ossature immédiatement identifiable, mais elles côtoient des atmosphères plus expérimentales, des arrangements sombres et des respirations mélodiques. HZPROD ne possède peut-être pas encore la maîtrise lisse d’un producteur installé depuis plusieurs décennies — il reconnaît lui-même être toujours en construction — mais cette jeunesse sonore apporte aussi quelque chose de précieux : une urgence. Certaines transitions pourraient être resserrées, certaines masses vocales mieux équilibrées, mais la musique ne donne jamais l’impression d’avoir été assemblée pour remplir une case. Chaque choix sert une intention.
« War Torn » est donc moins un EP sur la guerre qu’un projet sur ce qu’elle laisse derrière elle : des enfants privés d’avenir, des continents enfermés dans des rapports de domination, des adultes poursuivis par leur propre mémoire, des artistes qui luttent pour garder le contrôle de leur parole, puis des croyances et des rêves utilisés comme derniers outils de reconstruction.
HZPROD signe un premier projet ambitieux, imparfait dans ce que l’ambition suppose de risques, mais profondément nécessaire dans son désir de connecter la musique à une action concrète. Les chansons ne prétendent pas arrêter les conflits. Elles refusent simplement de laisser leurs victimes disparaître dans le bruit continu de l’actualité.
« War Torn » commence par sauver les enfants comme impératif. Il s’achève en cherchant une clé. Entre les deux, le hip-hop fait ce qu’il a toujours su faire lorsqu’il se souvient de sa puissance : donner une voix à ce que le monde préférerait maintenir hors champ.
Pour découvrir plus de nouveautés RAP, HIP-HOP, TRAP et DRILL n’hésitez pas à suivre notre Playlist EXTRAVARAP ci-dessous :
