« « Taken » traverse un paysage calciné sans chercher à le réparer : Third Bloom et Tash Breeze y composent un trip-hop post-apocalyptique où la perte devient rythme, la survie murmure et la lumière elle-même paraît suspecte. »
Le premier battement tombe seul.
Aucune nappe confortable pour amortir le choc, aucune mélodie destinée à rendre les ruines plus belles qu’elles ne sont. « Taken » commence dans l’exposition totale : un rythme nu, froid, presque minéral, qui donne l’impression qu’il ne reste plus assez de monde pour produire du bruit. Third Bloom retire les protections habituelles de l’électronique cinématographique et oblige l’auditeur à entrer dans le morceau comme on pénètre dans une ville après l’évacuation.
Puis Tash Breeze apparaît.
Sa voix ne chante pas vraiment. Elle parle depuis l’intérieur du désastre, à faible distance, sans emphase, avec cette précision calme que prennent parfois les personnes ayant déjà traversé le pire. Le choix du spoken word donne au morceau une proximité troublante. Rien n’est projeté vers une foule ; chaque phrase semble déposée directement dans l’oreille, comme un témoignage que personne d’autre ne doit entendre. La retenue devient plus violente que n’importe quel cri.
La formule « what’s burnt cannot grow » agit comme le noyau noir de la chanson. Elle ne laisse aucune place à la consolation facile. Certaines pertes ne sont pas des étapes élégantes vers une renaissance. Certaines terres restent brûlées. Certaines absences ne produisent ni sagesse automatique ni nouveau départ. Third Bloom ose maintenir cette idée sans chercher immédiatement à la corriger, et c’est précisément ce qui rend « Taken » aussi captivant.
Le producteur et artiste visuel basé à Brighton inscrit le morceau dans une filiation où le trip-hop rencontre l’electronica britannique la plus sombre. On pense à Tricky pour cette proximité menaçante entre voix et silence, à Underworld dans la rudesse élémentaire du rythme, ou à Orbital lorsque les machines cessent d’évoquer le futur pour constater son effondrement. Pourtant, « Taken » ne se contente pas d’aligner des références. Il emprunte leur science de la tension pour bâtir son propre paysage.
La production avance avec une patience presque provocatrice. Le beat tient sa position. Les éléments ne s’empilent pas pour maintenir artificiellement l’attention. Third Bloom laisse chaque texture brûler à sa propre vitesse, faisant de l’attente une composante essentielle du morceau. À une époque où les chansons exposent souvent leur refrain avant même d’avoir créé le moindre manque, « Taken » choisit de le mériter.
Lorsqu’elle arrive enfin, la mélodie n’a rien d’une libération triomphale. Un seul chorus ouvre la structure, suffisamment tard pour donner l’impression qu’une fissure vient d’apparaître dans le béton. Son impact vient moins de son ampleur que de tout ce qui l’a précédé : le dépouillement, la voix fantomatique, la répétition obsédante, cette menace que le morceau avait refusé de dissiper. La beauté existe, mais elle reste contaminée par la catastrophe.
Les derniers synthétiseurs apportent une chaleur nouvelle. Ce pourrait être le lever du jour. Ce pourrait aussi être la lumière trompeuse qui tombe sur un territoire définitivement inhabitable. Third Bloom conserve volontairement cette ambiguïté. Le morceau ne se résout pas ; il se dissout. La matière électronique monte lentement depuis les débris, apaisante et inquiétante dans le même mouvement, comme si le réconfort lui-même devait désormais être interrogé.
Après « Grace » et « Unturned », « Taken » pousse plus loin encore la dimension cinématographique du projet. Son auteur travaille également l’image, développant une esthétique sombre et dérangeante qui trouve ici son équivalent sonore. On ne se contente pas d’écouter le titre : on en voit presque les cendres, les volumes vides, les silhouettes disparues. Les sons fonctionnent comme des plans très larges, tandis que la voix de Tash Breeze reste le gros plan humain au milieu du décor.
Le titre lui-même multiplie les lectures. « Taken » peut désigner ce qui a été arraché, ceux qui ont disparu, la vie capturée par une catastrophe, mais aussi cet état étrange dans lequel le traumatisme confisque une partie de soi. Le morceau ne précise jamais exactement la nature de la perte. Il laisse l’auditeur y déposer la sienne, transformant une vision post-apocalyptique en expérience profondément intime.
Third Bloom signe ainsi une œuvre électronique exigeante, sobre et émotionnellement dévastatrice. « Taken » ne cherche pas le spectacle de la fin du monde. Il s’intéresse à ce qui se passe juste après, lorsque le silence retombe et que les survivants doivent comprendre ce qu’il reste encore possible de ressentir.
La terre est brûlée. Quelque chose respire pourtant sous les synthés. Reste à savoir s’il s’agit du commencement d’une autre vie, ou du dernier écho de celle qui vient de disparaître.
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