« « CATATAU » ramasse ce que la grande histoire laisse tomber : Ítallo y compose un Brésil intime, politique et profondément vivant, où l’amour, le travail, le football et la mémoire deviennent autant de façons de résister au vacarme. »
Un catatau, c’est beaucoup. Un amas de pages, de choses à dire, de vies empilées jusqu’à ne plus savoir par quel bout commencer. Le titre choisi par Ítallo França ne promet donc ni la concision ni la tranquillité : il annonce une accumulation. Celle des visages croisés, des souvenirs familiaux, des gestes populaires, des absurdités économiques et des bonheurs minuscules qui composent le quotidien brésilien.
Originaire d’Alagoas et désormais confronté au vertige urbain de São Paulo, Ítallo ne regarde plus son pays depuis le bord. Il s’y plante. Produit aux côtés de Paulo Novaes, « CATATAU » fait dialoguer samba, MPB, littérature, cinéma et observation sociale sans les transformer en références savantes posées sur une étagère. Ici, la culture descend dans la rue, prend le bus, travaille, aime, regarde le football et compte les heures.
« da barriga » ouvre le disque en miniature. À peine plus d’une minute pour revenir vers l’origine, le ventre, la faim ou la naissance : Ítallo inaugure son album depuis ce lieu où le corps précède encore tous les discours. Le morceau agit comme une porte entrouverte, un souffle avant que la ville entre.
Sur « janeiro », partagé avec Tori, le calendrier devient une matière affective. Janvier porte habituellement l’idée du recommencement, mais chez Ítallo, le futur ne se débarrasse jamais aussi facilement de ce qui le précédait. Les deux voix semblent habiter cette saison comme un seuil : l’espoir revient, encore froissé par l’année passée.
« nina do avon » possède déjà tout un roman dans son titre. Une femme, probablement vendeuse ou représentante d’une économie domestique invisible, devient héroïne d’une chronique populaire. Ítallo sait que le Brésil se raconte aussi à travers celles qui circulent de porte en porte, transportant des parfums, des crédits, des nouvelles et des morceaux de dignité dans leur sac.
« dorinana » avance comme un prénom chanté avant même d’être expliqué. La musicalité du mot suffit à faire surgir une présence, peut-être réelle, peut-être recomposée par la mémoire. Ítallo écrit souvent depuis cette frontière : les figures privées deviennent collectives sans perdre leur visage.
« alô alô, Lolô » ramène le disque vers l’adresse directe, presque radiophonique. Le double salut possède quelque chose de joueur, de théâtral, comme si la chanson cherchait quelqu’un dans le brouhaha. Sous la légèreté affleure pourtant une autre question : comment rester proche lorsque le monde nous disperse ?
« tire uma hora pra lembrar de mim » formule l’une des demandes les plus simples et les plus tristes du disque : prends une heure pour te souvenir de moi. Non pas une vie, pas une promesse éternelle, seulement une heure arrachée au travail, aux écrans et aux obligations. Ítallo mesure ici l’amour à l’aune du temps disponible — peut-être la ressource la plus violemment confisquée par le quotidien contemporain.
« dezembro », interlude de quelques secondes, referme brutalement l’arc ouvert par « janeiro ». L’année entière tient entre deux fragments. Ce raccourci temporel résume parfaitement la sensation moderne : douze mois absorbés par la vitesse, les échéances et la fatigue, jusqu’à ne laisser derrière eux qu’un battement.
« pelé dotô » convoque le football, mais probablement jamais comme un simple hommage sportif. Au Brésil, Pelé dépasse le joueur : il concentre le rêve d’ascension, la représentation noire, le génie populaire et les contradictions d’un pays qui célèbre ses héros sans toujours protéger ceux qui leur ressemblent. Le “dotô” du titre ajoute une ironie sociale, un frottement entre prestige et langage quotidien.
« na semana do jogo » quitte la légende pour retrouver l’attente collective. La semaine du match modifie les conversations, les horaires, les superstitions, parfois même l’humeur d’une famille entière. Ítallo observe ce rituel comme une micro-évasion : lorsque la réalité économique devient trop lourde, quatre-vingt-dix minutes suffisent parfois à produire une communauté provisoire.
« tema da canção ou temogamia » joue avec les mots jusque dans son intitulé. Le thème de la chanson se confond avec une peur possible de l’engagement, du couple ou de l’enfermement amoureux. Ce jeu linguistique résume l’écriture d’Ítallo : l’humour ne détourne pas de l’émotion, il permet de l’approcher sans lui donner une forme trop solennelle.
« drive my car (pra marina) », en compagnie de Marina Nemesio, ouvre une fenêtre plus pop et cinématographique. La référence anglophone se déplace immédiatement vers l’intime grâce à cette dédicace en portugais. La voiture devient espace de conversation, de fuite ou de proximité : une petite capsule mobile au milieu de la métropole, où deux voix peuvent encore fabriquer leur propre rythme.
« última roupa », partagé avec Zé Ibarra, porte une image plus terminale. Le dernier vêtement peut être celui du départ, du dépouillement ou de la mémoire conservée après l’absence. Les deux artistes abordent cette fin avec une sobriété qui laisse l’image travailler seule. Quand tout a été retiré, que reste-t-il de celui que l’on était ?
Enfin, « lelé dotô » agit comme un miroir déformant de « pelé dotô ». Un glissement de consonne, et le monument national semble perdre son piédestal pour redevenir figure populaire, enfantine ou légèrement folle. Ítallo referme « CATATAU » sans morale définitive, préférant l’écho, le jeu et l’ambiguïté à une conclusion bien ordonnée.
La richesse du disque tient aussi à sa dimension collective. Davi Fonseca, Marina Nemesio, Tori et Zé Ibarra rejoignent Ítallo, tandis qu’une large formation réunit notamment Domenico Lancellotti, Thomas Harres, Julia Guedes, Nyron Higor, Frederico Heliodoro, Igor Pimenta, Paulo Sartori, Paulo Franco, Paulo Novaes et Leandro Floresta. Cette abondance ne gomme jamais la parole centrale : elle lui construit plusieurs maisons.
« CATATAU » parle autant de création que de conditions de création. Comment écrire lorsqu’il faut travailler pour vivre ? Quelle place accorder à la chanson dans un système qui traite l’art comme une activité décorative ? Ítallo répond par l’existence même du disque. L’artiste n’est pas une créature séparée du salarié, du voisin, du supporter ou de l’amoureux. Il est précisément celui qui transforme ces vies ordinaires en langage commun.
Ítallo França signe ainsi un album généreux, politique sans devenir doctrinaire, littéraire sans perdre la rue. Un disque où le Brésil n’est jamais réduit à une carte postale exotique ni à une succession de catastrophes. Il apparaît dans toute sa densité : drôle, blessé, amoureux, épuisé, contradictoire.
Un catatau de choses à vivre, donc. Et treize chansons pour tenter de ne rien laisser disparaître.
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