« « Behind the Universe » déplie sept paysages instrumentaux derrière le visible : Kamila Csenge y fait du jazz moderne une odyssée intérieure, peuplée de vide, de métamorphoses et de décisions sans retour. »
Le premier geste consiste à retirer le sol.
« The Void » ouvre l’album sur cet état suspendu où les contraires cessent provisoirement de s’affronter. Ni lumière ni obscurité, ni victoire ni défaite : seulement un espace mental assez vaste pour laisser émerger autre chose. Kamila Csenge construit cette ballade jazz fusion en deux mouvements. La première partie demeure contemplative, presque désincarnée, portée par des métriques mouvantes qui empêchent toute installation confortable. Puis la tonalité majeure apparaît comme une matière neuve. Le vide n’était donc pas une disparition, mais une chambre de création. Ce basculement donne immédiatement à « Behind the Universe » sa philosophie : derrière la peur se trouve parfois un territoire encore sans nom.
« Against the Wall » replace ensuite le corps au centre. Plus tendu, plus frontal, le morceau avance contre la résistance. La guitare ne contemple plus : elle pousse. Les rythmes irréguliers donnent la sensation d’un équilibre constamment renégocié, tandis que le groupe transforme l’obstacle en moteur. Kamila Csenge ne romantise pas la lutte ; elle en expose la mécanique. Changer quelque chose demande une pression réelle, un engagement répété, cette décision de continuer alors que le mur ne donne aucun signe de faiblesse.
Une question plus terrestre traverse « Music Forever » : que devient la musique lorsqu’elle est réduite à un produit, à une statistique ou à une durée d’attention ? La compositrice répond sans nostalgie facile. L’écriture conserve une tension entre sophistication et accessibilité, entre l’exigence harmonique du jazz contemporain et un mouvement presque groove qui refuse l’austérité. Le morceau semble observer l’industrie avec inquiétude, puis lui opposer une certitude tranquille : les formats passent, les plateformes changent, mais la musique survivra à ceux qui tentent de la contenir.
« Guardians of the Garden » ouvre une porte vers un ailleurs plus mythologique. Le jardin évoqué n’est pas seulement un refuge végétal ; il représente ce qui demeure fragile, vivant et digne d’être protégé lorsque le bruit gagne du terrain. Les guitares de Kamila Csenge et Yamirah Gercke peuvent y dialoguer comme deux silhouettes veillant sur le même paysage, soutenues par la contrebasse de Kateřina Vacková et les percussions d’Ivo Hermanovský. Mystère et force s’y rejoignent. Le groupe ne décrit pas ce monde imaginaire : il en dessine les reliefs, les zones d’ombre, les sentiers et les présences invisibles.
Le point de bascule porte un nom attendu, mais jamais traité comme un cliché : « The Metamorphosis ». L’ancienne version de soi s’efface sans cérémonie. La peur existe encore, mais elle a perdu son droit de veto. Plus ramassé, le morceau possède l’énergie d’une mutation déjà engagée. Les harmonies semblent changer de peau, les accents rythmiques déplacent sans cesse la perspective, et la guitare avance avec une assurance nouvelle. Ce n’est plus le courage avant l’action ; c’est l’action qui fabrique enfin le courage.
« This World » ramène l’album vers la communauté humaine. Kamila Csenge y observe les douleurs silencieuses, les luttes que personne ne remarque, le poids ordinaire d’exister lorsque tout paraît déjà trop lourd. Les tonalités majeures et mineures se répondent sans qu’aucune ne l’emporte complètement. Cette coexistence traduit parfaitement le propos : la souffrance et l’espoir ne se succèdent pas toujours, ils vivent souvent au même endroit. La composition devient alors un geste de compassion. L’individu cesse de porter seul ce qui l’écrase ; l’ensemble intervient, soutient, répartit la charge. L’écriture instrumentale raconte ici la solidarité sans prononcer un mot.
« The Point of No Return » referme enfin le voyage en supprimant la possibilité du retour. Le doute, si présent dans les premières étapes, n’a plus la même autorité. Quelque chose a été vu, affronté, défendu puis transformé. Il faut désormais avancer. La conclusion ne ressemble pas à une résolution paisible, mais à une conviction devenue mouvement. Chaque instrument semble regarder dans la même direction, et la construction gagne une puissance presque cinématographique. Certaines décisions ne garantissent rien ; elles définissent simplement celui ou celle qui accepte de les prendre.
Guitariste et compositrice tchèque formée au Conservatoire Jaroslav Ježek puis à Berklee, dont elle est sortie summa cum laude après avoir reçu le John LaPorta Award, Kamila Csenge possède la technique nécessaire pour complexifier chaque mesure. Son intelligence consiste à ne jamais confondre complexité et profondeur. Les métriques impaires, les harmonies riches et les croisements entre jazz, rock alternatif, groove et couleurs latines servent toujours un récit émotionnel.
L’interprétation collective renforce cette cohérence. Yamirah Gercke apporte sa sensibilité jazz-pop cinématographique, Kateřina Vacková relie la contrebasse et la basse électrique à plusieurs traditions, tandis qu’Ivo Hermanovský fait dialoguer précision classique et souplesse jazz. L’album possède ainsi une ampleur de voyage sans perdre la proximité d’un groupe qui respire ensemble.
« Behind the Universe » ne cherche finalement pas à révéler ce qui se cacherait derrière les étoiles. Il suggère que l’univers le plus difficile à explorer demeure celui que l’on transporte en soi. Kamila Csenge y avance sans paroles, mais jamais sans récit : elle traverse le vide, rencontre la résistance, protège ce qui vit, abandonne une ancienne peau et finit par choisir une direction.
Passé ce point, le retour n’est plus nécessaire. L’inconnu est enfin devenu un lieu où marcher.
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