« GROUNDHOG DAY » fait de la répétition une prison mentale : Anna Thoresen y mêle dark-pop, rock expérimental et ampleur cinématographique pour raconter l’isolement, les échecs qui se ressemblent et la peur de revivre éternellement la même douleur.
Le réveil sonne. La journée recommence. Les décors changent à peine.
Une relation échoue comme la précédente, le travail produit la même frustration, les espoirs reviennent avec un visage légèrement différent avant de se briser au même endroit. Anna Thoresen écrit « GROUNDHOG DAY » depuis cette sensation terrible : ne plus vivre une succession d’événements, mais une seule mauvaise journée déclinée à l’infini.
Le morceau a été composé et produit seule dans son home studio de Los Angeles, durant une période marquée par la solitude et la dépression. Cette proximité avec l’émotion s’entend dans la manière dont la chanson refuse toute distance protectrice. Thoresen ne raconte pas la spirale après en être sortie. Elle semble la documenter depuis l’intérieur, au moment où chaque répétition confirme l’idée qu’aucune issue ne se présentera.
Elle qualifie elle-même le titre de « marche funèbre ». L’expression convient à son mouvement : quelque chose avance, mais cette progression n’a rien de libérateur. Les accords inhabituels désorientent, la production installe une tension sourde et la structure paraît reproduire le fonctionnement d’une pensée qui revient constamment inspecter ses propres blessures.
Les influences de The Police, Fleetwood Mac et Dijon dessinent un terrain moins évident qu’il n’y paraît. Le rock classique apporte la solidité mélodique, tandis que la recherche de textures plus contemporaines évite au morceau de s’enfermer dans une écriture rétro. La guitare reste un point d’ancrage, mais l’ensemble se déforme autour d’elle, comme si une chanson familière était lentement aspirée par un mauvais rêve.
« GROUNDHOG DAY » trouve sa force dans cette contradiction entre accessibilité et instabilité. La mélodie peut être immédiatement saisie, mais son environnement refuse de rassurer. Anna Thoresen comprend que la dépression ne ressemble pas toujours à une immobilité totale. Elle peut aussi prendre la forme d’une activité fébrile : recommencer, produire, rencontrer, espérer, puis constater que le résultat demeure identique.
Le clip réalisé par Sebastian Johnson-Deal pousse ce paradoxe encore plus loin. Plutôt que d’illustrer le morceau avec une obscurité attendue, le court-métrage choisit une esthétique lumineuse, maximaliste et presque agressivement colorée. Les portails temporels et le déséquilibre entre vie professionnelle et vie personnelle deviennent les images d’une existence coincée dans sa propre accélération.
Cette opposition entre une chanson sombre et un univers visuel éclatant dit quelque chose de très juste sur la détresse moderne. On peut continuer à paraître actif, créatif et spectaculaire tout en rejouant intérieurement le même effondrement. La couleur ne contredit pas la douleur ; elle devient parfois le décor qui l’empêche d’être reconnue.
Anna Thoresen ne limite cependant pas le morceau à son expérience personnelle. Ce qui naît dans un appartement de Los Angeles finit par rejoindre une sensation largement partagée : celle d’être enfermé dans des schémas que l’on identifie parfaitement sans parvenir à les interrompre. Le titre devient alors plus vaste que son autrice, non parce qu’il cherche l’universalité, mais parce qu’il nomme sans détour une fatigue que beaucoup taisent.
Sa production conserve malgré tout une dimension euphorique et presque épique. Ce choix empêche « GROUNDHOG DAY » de sombrer dans la contemplation passive. La chanson porte sa douleur à bout de bras, lui donne du volume et finit par convertir l’impuissance en geste artistique. Créer ne rompt peut-être pas immédiatement la boucle, mais permet au moins d’en déplacer le centre.
Le morceau marque ainsi une étape importante pour une artiste qui écrit, produit et façonne désormais elle-même son identité sonore. Après avoir appris à maîtriser seule l’ensemble du processus sur ses précédentes sorties, Anna Thoresen utilise ici cette autonomie non comme une démonstration technique, mais comme un outil pour atteindre une vérité plus brute.
« GROUNDHOG DAY » ne propose aucune formule de guérison. Il reconnaît simplement qu’un schéma ne cesse pas d’exister parce qu’on l’a enfin identifié. Il faut encore trouver la force de désobéir à sa prochaine répétition.
Anna Thoresen filme la boucle, lui donne une mélodie et la rend impossible à ignorer. Pour la première fois, peut-être, la même journée ne se termine pas exactement comme les autres.
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