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SCHMID’s HUHN réinvente Hindemith sur « Hindemith Abstractions »

SCHMID’s HUHN réinvente Hindemith sur « Hindemith Abstractions »
  • Publishedjuin 25, 2026

« Hindemith Abstractions » installe SCHMID’s HUHN à la frontière du post-bop, du cool jazz et de l’improvisation libre, dans un album où l’écriture de Paul Hindemith devient moins un patrimoine à respecter qu’une matière à risquer collectivement.

Paul Hindemith entre ici par fragments.

Une cellule mélodique, un intervalle, une idée de forme. Rien n’est conservé par révérence. Après plus de treize années de jeu commun, Stefan Karl Schmid, Leonhard Huhn, Stefan Schönegg et Fabian Arends possèdent la confiance nécessaire pour approcher une œuvre savante sans la traiter comme une surface intouchable. Leur quatrième album ne cherche donc ni la reprise ni la citation érudite. Il organise une véritable transformation.

Le point de départ est « Des kleinen Elektromusikers Lieblinge », composition de Hindemith destinée à trois Trautoniums. SCHMID’s HUHN en extrait une suite en quatre mouvements intitulée « The Little Jazz Musicians’ Favorites », dont chaque partie explore une manière différente de faire passer la structure dans le corps du quartet.

« Part 1: Form » pose les règles du jeu. La forme n’y apparaît pas comme un cadre rigide, mais comme une architecture mouvante, capable de supporter l’accident, la densité et la contradiction. Les deux soufflants — saxophone ténor pour Stefan Karl Schmid, alto pour Leonhard Huhn — installent des lignes qui peuvent se rejoindre, se heurter ou sembler momentanément regarder dans des directions opposées. La contrebasse de Stefan Schönegg et la batterie de Fabian Arends empêchent toutefois la construction de se disperser : la liberté conserve une charpente.

« Part 2: Free » déplace immédiatement le rapport d’autorité. Le matériau hérité de Hindemith demeure présent comme une mémoire, mais l’improvisation gagne du terrain. Le morceau ne célèbre pas une liberté sans conséquence ; il montre plutôt comment quatre musiciens peuvent abandonner les repères explicites tout en restant liés par une expérience collective suffisamment profonde pour éviter la chute.

« Part 3: Vamp » choisit la répétition comme terrain de friction. Le vamp, motif appelé à revenir, pourrait facilement devenir un refuge confortable. SCHMID’s HUHN l’utilise au contraire comme une surface de pression. Chaque retour modifie subtilement l’écoute du précédent, tandis que les interventions des saxophones font vaciller la stabilité apparente. Le groupe démontre qu’un motif fixe peut contenir une infinité de directions lorsqu’il est confié à des musiciens qui refusent de le répéter mécaniquement.

« Part 4: Pedal » ferme la première suite autour d’une tension plus verticale. Le principe de note-pédale suggère un point d’ancrage persistant, une fondation sur laquelle l’harmonie peut se déplacer sans perdre complètement le sol. Le quartet joue précisément avec cette sensation : rester attaché à une présence tout en explorant ce qu’elle permet de déséquilibrer. Le morceau devient un exercice de gravité, parfois massif, parfois étonnamment aérien.

« Intermission » ne se contente pas de séparer les deux ensembles. Cette respiration agit comme un sas. Après la transformation composée du matériau hindemithien, l’album prépare l’auditeur à une seconde moitié où plus rien n’est prédéterminé. La pause possède donc une fonction dramaturgique : elle vide la scène avant que le risque collectif ne prenne toute la place.

« Reflections on Hindemith » se développe ensuite en cinq abstractions entièrement improvisées. Le compositeur allemand n’y subsiste plus sous forme de motifs identifiables, mais comme une attitude : recherche de clarté, goût de la structure et conviction que la complexité peut rester lisible.

« Abstract 1: Thirds » part de l’intervalle de tierce, élément apparemment élémentaire que le quartet observe sous différents angles. Les tierces peuvent adoucir, créer une familiarité harmonique ou devenir inquiétantes lorsqu’elles s’empilent et se déplacent. Le groupe ne les traite jamais comme une leçon théorique ; elles servent de point d’appui à une conversation dont la logique se construit en temps réel.

« Abstract 2: Affinity » interroge la proximité. Les instruments cherchent des parentés de timbre, de rythme ou de geste, avant que ces ressemblances ne soient contredites. L’affinité ne signifie pas l’uniformité. Elle devient la capacité à reconnaître un langage commun tout en conservant quatre identités nettement distinctes.

« Abstract 3: Spinning » accélère la sensation de rotation. Les idées semblent revenir sur elles-mêmes, gagner de la vitesse puis projeter de nouveaux fragments hors de leur orbite. La batterie participe fortement à cet effet centrifuge, tandis que la contrebasse maintient juste assez de direction pour que le vertige reste musicalement productif.

Plus ramassé, « Abstract 4: Chase » met la poursuite au centre. Les deux soufflants se répondent avec une nervosité presque physique, comme si chaque phrase obligeait l’autre à changer immédiatement de stratégie. Il ne s’agit toutefois pas d’un duel virtuose. La course reste collective, soutenue par une rythmique qui déplace constamment la ligne d’arrivée.

« Abstract 5: Syntony » conclut l’album par une recherche d’accord, au sens le plus large. La syntonie évoque des systèmes capables de vibrer sur une fréquence commune. Après les confrontations, les rotations et les poursuites, SCHMID’s HUHN ne propose pas une résolution docile, mais un état d’écoute partagée. Les quatre voix ne deviennent jamais une seule ; elles trouvent plutôt la manière de coexister sans réduire leurs différences.

Cette dernière partie révèle tout ce que treize années de collaboration rendent possible. L’improvisation libre n’est pas ici une absence de préparation. Elle repose sur une connaissance profonde des réflexes, des silences et des zones de danger de chacun. La confiance permet au quartet de s’aventurer très loin sans perdre cette légèreté presque paradoxale que plusieurs observateurs ont déjà soulignée dans son jeu.

« Hindemith Abstractions » impressionne justement par cet équilibre entre profondeur conceptuelle et présence immédiate. Les idées compositionnelles ne ralentissent jamais le mouvement. Le post-bop apporte son énergie, le cool jazz sa transparence, l’avant-garde son goût du risque et la musique improvisée sa faculté de faire surgir la forme au moment même où elle est jouée.

SCHMID’s HUHN ne cherche donc pas à moderniser Hindemith comme si son œuvre avait besoin d’être réparée. Le quartet lui répond. Il récupère sa pensée formelle, la confronte à quatre décennies d’évolutions du jazz contemporain et démontre qu’un héritage reste vivant uniquement lorsqu’on accepte de le mettre en danger.

Sur « Hindemith Abstractions », la fidélité ne consiste pas à préserver les notes. Elle consiste à poursuivre leur capacité de mouvement.

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Written By
Extravafrench

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