« This Is Fucking Nice » réinvente Freak Power, Paul Simon et plusieurs compositions d’Ashley Slater dans un jazz-funk organique, où Hammond et section de cuivres remplacent la guitare par une masse de riffs vivants.
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Le titre ressemble à une réaction lâchée au milieu d’une répétition.
Pas une formule longuement étudiée, plutôt ce que l’on dit lorsque sept musiciens trouvent enfin la bonne poche rythmique, que le Hammond se met à ronronner et que les cuivres frappent ensemble sans avoir besoin de regarder une grille sur un écran. « This Is Fucking Nice » possède précisément cette qualité : le plaisir n’y est pas ajouté après coup, il circule déjà entre les interprètes.
Ashley Slater a imaginé son Heptet avec l’organiste tchèque Jan Korinek comme un trio d’orgue agrandi. L’absence de guitare n’y crée aucun vide : saxophones, trompette et trombone prennent en charge ses fréquences, ses attaques et parfois même ses riffs. Cette instrumentation dense donne à l’album une personnalité immédiatement reconnaissable, entre jazz, funk, reggae et soul.
Enregistrés ensemble au Golden Hive Studios de Prague, sans clic ni correction systématique, les morceaux conservent le poids réel de six musiciens partageant une pièce. Les prises ont ensuite été assemblées et les voix ajoutées, mais rien n’efface cette sensation d’interaction. L’album ne cherche pas une perfection stérile ; il privilégie la réponse instinctive, la respiration et la manière dont un groove peut légèrement se déplacer sans jamais perdre son centre.
« Turn On Tune In Cop Out » ouvre la séance en revenant sur l’un des titres emblématiques de Freak Power. Slater ne se contente pas de ressortir un succès familier. La section de cuivres redessine son énergie, le Hammond élargit son assise et l’ensemble gagne une sophistication plus jazz sans perdre sa force de frappe. Le morceau apparaît moins comme une relique des années passées que comme une composition enfin autorisée à changer d’âge.
« Killer Joe Loves Me Like a Rock » annonce dès son titre le goût du disque pour les rapprochements inattendus. Le standard jazz associé à « Killer Joe » rencontre l’écriture de Paul Simon dans une construction qui refuse de respecter les frontières de répertoire. Les références s’emboîtent avec humour, mais le jeu reste sérieux : le Heptet ne fabrique pas un medley décoratif, il révèle les parentés rythmiques entre des mondes rarement placés dans la même pièce.
« Right Here Right Now » s’appuie sur l’immédiateté. Le groove n’y promet rien pour plus tard : il impose la présence, celle des cuivres serrés, de la batterie d’Oliver Lipensky et du Hammond qui occupe simultanément le rôle de fondation et d’élément mélodique. Cette version rappelle combien une chanson peut changer lorsque sa structure pop est confiée à des musiciens habitués à converser en temps réel.
« Can I Sing a Song for You? » ralentit le geste et rapproche Ashley Slater de l’auditeur. Derrière le showman et l’arrangeur apparaît une proposition presque désarmante : offrir une chanson, sans certitude qu’elle soit acceptée. Les cuivres savent ici se retirer, laissant davantage de place à la voix et à une fragilité qui empêche l’album de devenir une simple célébration de virtuosité.
« Husband » occupe un territoire plus ample. Sa durée permet au groupe de développer les tensions au lieu de les résoudre immédiatement. Le titre suggère le rôle, l’engagement, mais aussi tout ce que cette identité sociale peut contenir de fatigue, de contradiction ou d’autodérision. La densité orchestrale du Heptet convient particulièrement à cette ambiguïté : plusieurs lignes coexistent, comme autant de versions d’une même relation.
« Still Crazy After All These Years » constitue l’un des sommets de l’album. L’introduction emprunte à la tradition des brass bands de La Nouvelle-Orléans avant que l’arrangement ne se réduise autour de la voix, de la batterie et du Hammond. Ce contraste donne un nouveau relief au classique de Paul Simon. L’exubérance collective ouvre la porte, puis la chanson retrouve la solitude élégante de son narrateur. Slater respecte la mélancolie originale tout en lui offrant une entrée spectaculaire, presque cinématographique.
« Government Drugs » resserre ensuite les mâchoires. Le titre porte une charge politique évidente, et le groupe répond par une matière plus nerveuse. Le funk devient outil de friction plutôt que simple divertissement. Les cuivres, capables ailleurs d’une chaleur soul, prennent ici une qualité plus abrasive, rappelant que le groove a toujours pu servir la contestation autant que la fête.
« Cellophane » travaille au contraire la transparence trompeuse. Le mot évoque une matière visible et pourtant séparatrice, fine mais impossible à ignorer. Musicalement, cette idée trouve un écho dans les couches de l’arrangement : on distingue chaque instrument, mais leur superposition crée une surface compacte. Le morceau révèle la finesse du mixage de Slater, qui laisse respirer une formation naturellement très chargée.
« You Don’t Love Me » convoque l’héritage de Dawn Penn et du reggae, mais sans reproduire mécaniquement ses codes. Le Heptet retient surtout l’économie du rythme, la douleur contenue et cette façon de laisser l’espace devenir un instrument. Les cuivres n’écrasent jamais la plainte ; ils la ponctuent, tandis que le Hammond installe une chaleur presque contradictoire avec le constat sentimental.
« Honza’s Groove » rend hommage à Jan Korinek — Honza étant une forme tchèque de Jan — et place naturellement l’orgue au centre. Le morceau ressemble à une photographie de la collaboration qui a rendu le groupe possible. Le Hammond ne sert plus simplement de liant harmonique : il dirige la conversation, provoque les cuivres et rappelle la filiation des grands organ trios que Slater souhaitait élargir.
« One Breath Away » introduit une sensation de proximité plus fragile. Être à un souffle de quelque chose peut signifier toucher au but, frôler l’absence ou dépendre d’un équilibre très précaire. La musique conserve cette tension sans l’alourdir. La voix et les instruments paraissent s’écouter avec une attention accrue, comme si chaque entrée devait préserver l’espace vital de l’autre.
« Private Sunshine » referme l’album sur une lumière qui n’a rien de monumental. Le soleil annoncé ici reste privé, intérieur, peut-être accessible seulement à ceux qui savent encore reconnaître une joie discrète. Après la densité, l’humour, la politique et les relectures, cette conclusion rappelle que le plaisir constitue la véritable ligne directrice du disque.
Lisa Hulinsky, alias LEAF, intervient sur deux titres et apporte une autre texture vocale à cet ensemble largement façonné par le timbre et la personnalité de Slater. Sa présence évite l’uniformité et renforce la dimension collective d’un projet qui, malgré son nom, ne repose jamais sur un seul individu.
Qualifier l’album d’« antidote à l’IA » pourrait ressembler à une formule promotionnelle. Le disque lui donne pourtant une signification concrète. Ce que l’on entend ici ne tient pas uniquement à des notes correctement placées. Il s’agit de décisions minuscules prises ensemble : un accent déplacé, une attaque de cuivre légèrement sale, une batterie qui pousse le groupe ou un souffle conservé parce qu’il appartient au moment.
« This Is Fucking Nice » ne rejette pas la modernité par principe. Il défend simplement une idée plus ancienne et toujours radicale : la musique devient parfois plus intéressante lorsque plusieurs personnes doivent réellement s’écouter pour qu’elle existe.
Ashley Slater’s Heptet signe ainsi un premier album généreux, sophistiqué sans raideur et suffisamment sûr de son expérience pour continuer à jouer. Le titre avait raison dès le départ : oui, c’est franchement bon — mais surtout remarquablement vivant.
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