« WarTorn » réunit HZPROD, Zombie Juice, Horseshoe G.A.N.G., The Game, KXNG Crooked, Charles Hamilton et plusieurs autres voix autour d’un hip-hop humanitaire qui observe les ravages du conflit sans réduire ceux qui les traversent au statut de victimes.
Une alarme n’est utile que si quelqu’un accepte encore de l’entendre.
HZPROD conçoit « WarTorn » à partir de ce constat difficile : les images de guerre se succèdent avec une telle régularité qu’elles risquent de devenir un bruit de fond. Les villes détruites, les familles déplacées et les enfants pris au piège entrent dans le flux quotidien, entre deux contenus immédiatement remplacés. Le producteur new-yorkais d’origine bosnienne refuse cette normalisation en bâtissant un projet où le boom bap, les textures cinématographiques et les récits individuels redonnent un poids humain à ce que l’actualité finit parfois par rendre abstrait.
« Save The Children (Intro) » annonce directement la mission. Le titre ne cherche pas la subtilité : il place les enfants touchés par les conflits au centre et relie l’écoute à une démarche de soutien, les revenus personnels du projet étant destinés à cette cause. L’introduction agit comme un seuil moral. Avant les couplets, les collaborations et la performance, une question demeure : que peut encore produire la musique face à une souffrance qu’elle ne peut évidemment pas réparer seule ?
« A.F.R.I.C.A », porté par Marco Vernice, Siggas et Sashaa, élargit ensuite la perspective. Le continent n’est pas utilisé comme une image homogène de la détresse, mais comme un espace où les inégalités, la survie et les barrières systémiques doivent être regardées avec davantage de précision. Le morceau introduit une dimension mondiale dans un projet né d’une histoire personnelle liée à la Bosnie et construit depuis plusieurs territoires.
Le parcours de Damir Hadzalic donne à l’ensemble une profondeur particulière. Né pendant la guerre de Bosnie, il est ensuite retourné participer à la reconstruction de la maison maternelle détruite durant le conflit. Cette mémoire n’est pas brandie pour légitimer une posture héroïque. Elle explique plutôt pourquoi la guerre, chez lui, ne reste jamais une idée géopolitique lointaine. Elle touche les murs d’une maison, l’enfance et la possibilité même de revenir quelque part.
« War Within », avec Horseshoe G.A.N.G. et Zombie Juice, déplace la ligne de front vers l’intérieur. Le titre rapproche les conflits collectifs des batailles mentales qu’ils provoquent ou réveillent. La guerre ne s’arrête pas nécessairement lorsque les armes se taisent : elle peut continuer dans les souvenirs, la colère, l’hypervigilance ou la difficulté à reconstruire une identité après l’effondrement des repères.
Cette articulation entre le personnel et le politique constitue l’un des piliers de « WarTorn ». HZPROD ne dirige pas les artistes vers un discours unique. Il leur fournit un cadre conceptuel, puis laisse chaque interprète traduire le sujet depuis sa propre expérience. Cette liberté empêche le projet de ressembler à une campagne institutionnelle mise en musique. Les voix conservent leurs aspérités et leurs contradictions.
« Slave Music », enregistré avec Marco Vernice et Charles Hamilton, interroge une autre forme d’asservissement : celle qui touche l’identité, la liberté créative et les rapports de contrôle au sein de l’industrie musicale. Le mot « esclave » y possède une charge historique immense, que la chanson rapproche des mécanismes contemporains d’exploitation et de dépossession. La présence de Charles Hamilton ajoute une dimension vécue à cette réflexion sur la manière dont une industrie peut utiliser un artiste tout en fragilisant l’individu derrière l’œuvre.
« Peace? » rassemble KXNG Crooked, The Game et Mickey Factz autour d’un titre dont le point d’interrogation dit déjà l’essentiel. La paix existe-t-elle autrement que comme un mot répété dans les discours officiels ? Le morceau confronte les violences internationales aux conflits plus proches : quartiers abandonnés, précarité, brutalité sociale et cycles de représailles.
La force de cette interrogation vient de son refus de fournir une réponse confortable. La paix ne se réduit pas à l’absence momentanée de tirs. Elle suppose la justice, la sécurité et la possibilité de vivre sans que la violence structure chaque choix. Le titre phare du projet maintient cette contradiction ouverte plutôt que de fabriquer artificiellement un message d’unité.
Après cette densité, « Dreamer » apporte une inflexion indispensable. HZPROD, Marco Vernice et Siggas ne nient pas ce qui précède, mais cherchent la persévérance nécessaire pour continuer à imaginer autre chose. Le rêve n’est pas une fuite naïve hors du réel. Il devient une discipline, presque un refus politique de laisser la destruction limiter définitivement le champ du possible.
La conclusion, « God Is The Key », réoriente enfin le projet vers la foi, la recherche de sens et une forme d’élévation. Mickey Factz et Marco Vernice accompagnent cette sortie sans effacer les tensions traversées auparavant. La spiritualité apparaît moins comme une réponse universelle imposée à tous que comme l’une des voies permettant de survivre lorsque les structures humaines semblent avoir échoué.
« WarTorn » constitue également le premier projet de HZPROD, réalisé en grande partie à distance. Le producteur a contacté les artistes, coordonné les collaborations, financé les enregistrements, le mixage, les visuels et la campagne tout en développant encore sa propre pratique. Cet apprentissage visible donne au projet une énergie particulière : celle d’une œuvre qui n’attend pas la maîtrise parfaite pour défendre ce qu’elle estime nécessaire.
L’investissement conséquent et la présence de figures reconnues ne garantissent pas à eux seuls la portée d’un disque. Ce qui distingue « WarTorn » tient plutôt à sa cohérence d’intention. HZPROD utilise le producteur comme architecte narratif, celui qui crée l’espace commun où plusieurs témoignages peuvent coexister sans perdre leur singularité.
Ce projet ne prétend pas sauver le monde par quelques morceaux. Il tente quelque chose de plus réaliste : interrompre un instant l’habitude de détourner les yeux, convertir l’écoute en attention et l’attention, peut-être, en geste concret.
« WarTorn » porte les traces de la guerre, mais refuse d’en faire une identité définitive. Sous les ruines, HZPROD cherche encore les matériaux d’une reconstruction.
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