« Greener Grass, Clearer Water » conduit Ocoeur vers un ambient entièrement dépouillé de beats, où dix miniatures néoclassiques et cinématographiques contemplent la fragilité du vivant sans jamais réduire l’écologie à un discours.
Il n’y a plus de rythme pour indiquer le chemin.
Plus de pulsation régulière derrière laquelle avancer, plus de batterie pour organiser le temps. Sur « Greener Grass, Clearer Water », Franck Zaragoza retire à la musique ses repères les plus évidents et laisse l’espace devenir le véritable instrument du disque. Le silence n’est pas une absence à combler : il constitue la matière dans laquelle les sons apparaissent, s’étendent puis retournent doucement.
Sous le nom d’Ocoeur, le compositeur français poursuit les préoccupations écologiques déjà présentes sur « Breath », mais en choisissant cette fois une expression plus retenue. L’album ne met pas en scène la catastrophe. Il imagine ce qui demeure, ce qui pourrait repousser et ce que le monde naturel deviendrait si l’activité humaine cessait momentanément de le contraindre.
Cette perspective donne au titre sa force. « Greener Grass, Clearer Water » ressemble à une promesse, mais une promesse conditionnelle. L’herbe pourrait être plus verte, l’eau plus claire. Rien n’assure pourtant que nous accepterons les changements nécessaires pour que cette vision cesse d’être une simple projection.
Le disque s’ouvre sur « Clouds Never Die », intitulé qui déplace immédiatement notre rapport à la disparition. Les nuages ne meurent pas : ils changent d’état, se dispersent, reviennent ailleurs. Ocoeur installe une matière aérienne, presque sans bord, où la permanence ne signifie pas l’immobilité. Tout circule, mais rien ne se répète exactement.
« Tomorrow, the Birds Will Sing » apporte une première forme d’espoir. Le morceau ne promet pas que tout ira bien ; il affirme seulement qu’un chant pourrait encore reprendre demain. Les oiseaux deviennent ici le signe modeste d’un monde qui poursuit son existence sans attendre notre validation. La beauté tient précisément à cette fragilité : demain reste une hypothèse.
Sur « Lumières », la composition paraît s’intéresser moins à une source lumineuse qu’à ses déplacements. La clarté traverse les textures par fragments, comme un soleil filtré par des branches ou une fenêtre longtemps restée fermée. Ocoeur possède cette capacité à créer du relief sans surcharger l’arrangement. Quelques variations suffisent à modifier entièrement la température d’un espace.
« Le chemin du retour » introduit une dimension plus humaine. Après les paysages ouverts des premiers titres, cette route semble ramener vers un lieu connu, mais peut-être méconnaissable. Le retour ne signifie pas nécessairement retrouver ce que l’on avait quitté. Il oblige parfois à constater ce qui a changé en notre absence — ou ce que nous n’avions jamais réellement observé avant de partir.
La première moitié se referme sur « Remember the Sea ». Le titre formule déjà une injonction étrange : pourquoi faudrait-il se souvenir de la mer, sinon parce qu’elle risque de devenir autre chose qu’une évidence ? La pièce conserve une gravité discrète, sans recourir au spectaculaire. Ocoeur ne montre pas l’océan détruit ; il crée l’espace mental dans lequel l’auditeur mesure ce que signifierait sa perte.
La face suivante s’ouvre avec « What Are You Running After? », seule question explicite de l’album. Après une première partie largement tournée vers les éléments naturels, Ocoeur retourne le regard vers l’auditeur. Que poursuivons-nous avec autant d’empressement ? Davantage de vitesse, de possession, de reconnaissance ? Et que laissons-nous se dégrader pendant cette course ?
L’absence de beat rend cette interrogation encore plus troublante. Rien ne pousse réellement la musique vers l’avant. La sensation de poursuite vient donc de nous, de notre difficulté à rester dans un morceau qui ne propose aucune récompense immédiate. Ocoeur met presque à nu notre impatience.
« Silences » occupe logiquement le cœur conceptuel du projet. Le pluriel compte : il n’existe pas un silence unique, mais plusieurs formes de retrait. Celui qui apaise, celui qui inquiète, celui d’une forêt avant l’orage ou celui d’un environnement dont les espèces ont progressivement disparu. La composition laisse cohabiter cette ambivalence sans chercher à la résoudre.
« Blue Sky and Golden Leaves » apporte ensuite une image plus colorée. Le bleu du ciel et l’or des feuilles pourraient évoquer une carte postale automnale, mais Ocoeur évite toute contemplation décorative. La beauté du paysage porte déjà en elle sa transformation. Les feuilles deviennent dorées parce qu’elles approchent de leur chute. Le ciel paraît vaste parce que tout ce qui passe sous lui demeure provisoire.
« Let Go » propose le geste le plus direct du disque : relâcher. Abandonner le contrôle, renoncer à retenir une forme appelée à changer ou accepter que la préservation du monde ne passera pas par la domination de chaque processus. La musique s’y fait particulièrement intérieure, comme si la question écologique rencontrait enfin une discipline intime. Sauver ne signifie pas toujours intervenir davantage ; cela peut aussi vouloir dire savoir se retirer.
L’album s’achève sur « Your Smile », choix presque désarmant après tant de paysages et de questions collectives. Ocoeur revient à une image humaine, minuscule face à l’échelle du vivant. Ce sourire peut évoquer une personne aimée, le souvenir d’une présence ou la raison concrète pour laquelle l’avenir mérite encore d’être protégé.
Cette conclusion empêche « Greener Grass, Clearer Water » de rester une méditation abstraite sur la nature. L’environnement n’est pas un décor extérieur à nos vies. Il contient les personnes que nous aimons, les souvenirs que nous construisons et les futurs que d’autres devront habiter.
Franck Zaragoza signe ici son onzième album sous le nom d’Ocoeur et l’un de ses travaux les plus disciplinés. Ses influences, de Vangelis à Boards of Canada en passant par Moby, restent perceptibles dans le goût des grands espaces émotionnels et des textures cinématographiques. Pourtant, le compositeur ne cherche jamais le vertige facile.
Son expérience dans la musique de documentaire et de jeu vidéo nourrit une écriture capable de suggérer des mondes sans les enfermer dans un récit précis. Chaque pièce ressemble à un plan dont l’auditeur choisirait lui-même l’histoire. Les drones, le piano et les textures néoclassiques ne décrivent pas la nature ; ils donnent accès à la sensation de l’observer suffisamment longtemps pour qu’elle cesse d’être une simple toile de fond.
L’urgence écologique du disque demeure donc silencieuse, mais jamais faible. Ocoeur refuse la grande alarme sonore pour mieux rappeler ce que nous risquons de perdre : non pas une idée générale de la planète, mais des nuages, des oiseaux, une mer, une lumière particulière et un sourire qui n’existerait pas dans le même monde sans eux.
« Greener Grass, Clearer Water » n’imagine pas un paradis après notre disparition. Il nous demande, plus subtilement, si nous sommes encore capables de rendre ce paysage possible avant qu’il ne soit trop tard.
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