La pop britannique retrouve ici son goût du bizarre élégant : Mark Heffernan range synthés, guitares, boîtes à rythmes vintage et sons trouvés dans un cabinet de curiosités où l’intime devient presque archéologique.
Pocket Lint ne compose pas vraiment un album. Il dispose des objets sur une table, ferme la porte, baisse la lumière, puis attend que l’on comprenne que rien n’est simplement décoratif.
« Wunderkammer » emprunte son nom aux cabinets de curiosités, ces chambres où l’on rassemblait pierres rares, instruments, insectes, fragments d’histoire naturelle, morceaux d’ailleurs et preuves plus ou moins fiables que le monde demeurait plus étrange que nos classements. Mark Heffernan reprend ce principe, mais au lieu d’aligner des reliques sous verre, il fabrique onze chansons comme autant de spécimens mentaux. Chaque titre ressemble à une vitrine. Chaque vitrine contient une obsession.
Le projet Pocket Lint serait né d’un échec manuel presque parfait : un été, Heffernan tente de sculpter des camées dans l’améthyste avec du papier de verre, accumule la poussière violette, se fatigue les mains, puis finit en studio. Voilà une origine magnifique, parce qu’elle dit déjà tout : chez lui, l’objet rêvé ne disparaît pas lorsqu’il résiste. Il change de matière. L’améthyste devient chanson. La poussière devient synthé. La douleur dans les doigts devient méthode.
« From an Ancient Land » joue le rôle du seuil. Heffernan évoque Shelley et Coleridge comme présences romantiques autour de l’ouverture ; on imagine donc moins une simple intro qu’un personnage étrange nous invitant à entrer. Le morceau semble appeler un vieux théâtre intérieur, une lande anglaise fantasmée, une voix qui aurait lu trop de poèmes avant de toucher une machine. « Amethyst Cameo » revient ensuite à la scène fondatrice : le bijou impossible, le geste patient, le violet qui salit les mains. La pop devient ici artisanat contrarié, souvenir d’un objet que la musique aura finalement mieux sculpté que l’outil.
« Cyanometer » élargit le plafond. L’instrument servait à mesurer le bleu du ciel ; Pocket Lint en fait un titre qui promet une pop de nuance, attentive aux degrés minuscules entre mélancolie et émerveillement. « Clockwork Boy », lui, ramène le corps du côté de la mécanique : enfant automate, cœur à ressort, petite créature new wave qui avance trop régulièrement pour ne pas cacher une panne.
La collection se dérègle encore avec « Odin’s Eyes ». Deux yeux mythologiques posés dans la salle, et soudain l’album regarde plus loin que son bric-à-brac domestique. « Butterfly Collection » paraît plus fragile, mais l’image contient déjà quelque chose de cruel : les papillons sont beaux parce qu’ils sont arrêtés, épinglés, retirés du mouvement. Chez Pocket Lint, la grâce n’est jamais totalement innocente.
« Nyx? » ajoute un point d’interrogation essentiel. La nuit, oui, mais laquelle ? Déesse, obscurité, sommeil, menace douce ? Ce simple signe empêche le titre de se transformer en posture gothique. Il laisse la porte entrouverte. Puis arrive « (A Cartography of) Desire Paths », le morceau le plus long, et peut-être le plus conceptuel. Les desire paths, ces sentiers tracés par les pas hors des chemins officiels, disent beaucoup de l’album : Pocket Lint préfère les bifurcations aux grandes avenues. Sa pop avance là où les corps, les habitudes et les désirs ont déjà refusé le plan prévu.
« Fernery » réintroduit la serre victorienne, le vert, l’humidité, le goût anglais pour les micro-mondes entretenus à l’abri. Après autant d’objets, ce titre respire comme une pièce pleine de plantes qui auraient entendu trop de secrets. « Heartbreak’s First Teardrop » assume davantage le mélodrame, mais avec une précision de collectionneur : non pas le chagrin entier, seulement sa première goutte, l’instant exact où la douleur devient visible. « Punishing Moonlight » referme l’ensemble sous une lumière presque punitive, belle et froide, comme si la lune venait inspecter la chambre après notre passage.
Musicalement, l’affaire promet un drôle d’équilibre : indie pop, new wave à l’anglaise, synth pop, guitares, voix masculine, boîtes à rythmes anciennes, sons trouvés. On pense moins à un disque homogène qu’à une maison aux papiers peints différents, où The Smiths auraient laissé traîner une mélancolie oblique pendant qu’une machine vintage clignote dans le couloir. Heffernan dit vouloir “peindre en son”, et la pochette visible dans le communiqué prolonge cette idée avec ses rectangles colorés comme des échantillons de matières, onze petites fenêtres prêtes à avaler l’œil.
Le charme de « Wunderkammer » vient de son refus de choisir entre bricolage et littérature. Beaucoup d’albums conceptuels se prennent les pieds dans leur propre notice. Ici, le concept donne au contraire envie d’aller fouiller. Pocket Lint ne vend pas une grande fresque prétentieuse ; il propose une collection privée, légèrement poussiéreuse, merveilleusement suspecte.
On entre pour regarder les objets.
On ressort avec l’impression qu’ils ont pris des notes sur nous.
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