Dans « Pangea », Ben Ripani ne chante pas la reconstruction comme une victoire propre : il laisse plutôt entendre le craquement d’une vie qui change de forme, entre deuil, séparation, mémoire et chansons revenues comme des terres anciennes à la surface.
« Pangea » porte un titre magnifique pour parler d’un EP né après la rupture des plaques. La Pangée, ce supercontinent disparu, contenait tout avant que le monde ne se fragmente. Chez Ben Ripani, l’image semble presque involontairement parfaite : une existence qui fut entière autrement, puis le deuil d’un parent, la fin d’un mariage, le temps qui fissure les certitudes, et soudain ces chansons qui remontent. Pas comme un plan de carrière. Pas comme une stratégie de retour. Comme une nécessité géologique.
Après une pause, Ripani revient à l’écriture avec « Weigh », et l’on comprend que ce titre n’était pas seulement une chanson : c’était peut-être le premier poids remonté du fond. « Pangea » prolonge ce mouvement en sept fragments, tous reliés par une sincérité assez rare. L’artiste explique que ces morceaux ne furent pas vraiment choisis, mais qu’ils devaient passer à travers lui. Cette phrase pourrait sembler mystique si le disque ne portait pas une matière aussi concrète : des corps, des départs, des regrets, des pièces vides, des heures où l’on mesure ce qu’il reste.
« Runaways » ouvre l’EP comme une fuite à deux vitesses. Le titre évoque ceux qui partent, mais aussi ce que l’on tente d’abandonner sans jamais tout à fait y parvenir. Dans le contexte de Ripani, la fuite n’a rien de romantique. Elle ressemble davantage à une tentative de survie : courir pour ne pas se laisser rejoindre par ce qui vient de s’effondrer. La musique, nourrie de songwriting américain, peut y trouver une ampleur immédiate, mais l’enjeu reste intime. On ne fuit jamais vraiment une ville. On fuit une version de soi qui n’a plus d’endroit où dormir.
« To Be Brave » arrive ensuite non comme un slogan, mais comme une question déguisée. Être brave, à l’âge où l’on a déjà perdu, aimé, rompu, enterré, recommencé, n’a plus grand-chose à voir avec la bravoure spectaculaire. Il s’agit plutôt de rester poreux. De continuer à écrire même lorsque l’on préférerait se durcir. Ripani semble chercher cette forme-là : un courage sans costume, presque domestique, celui du matin où l’on se lève quand même.
« Flame » rallume quelque chose, mais pas un feu triomphal. Une flamme, c’est fragile. Ça éclaire autant que ça menace de s’éteindre. Le morceau peut se lire comme le cœur incandescent de l’EP : ce qui reste vivant dans les ruines, ce qui refuse de devenir seulement souvenir. Chez un artiste qui retrouve ses anciens compagnons de route — Chris Nakielski au piano et à l’orgue, Dave Marshall à la basse, Patrick Benson à la batterie, Frank Green à la guitare — cette flamme a aussi une dimension collective. Les vieilles alliances musicales deviennent des braises capables de reprendre.
« 4 O’clock » déplace le disque vers une heure précise, et ce type de titre dit souvent plus qu’un grand concept. Quatre heures : trop tard pour la nuit, trop tôt pour le jour. L’heure des pensées qui n’ont plus de témoins, des bilans qui se glissent dans la gorge, des phrases que l’on ne peut plus envoyer. On imagine Ripani dans cette zone suspendue, là où les chansons les plus honnêtes se forment souvent, parce que les défenses dorment moins bien que le chagrin.
« Right Back to It » possède une beauté plus rude. Le titre ne promet pas la guérison, seulement le retour au geste. Reprendre. Retourner au travail, à la musique, à la vie, au studio, à soi. Il y a dans cette formule quelque chose de typiquement américain, presque Springsteenien dans l’esprit : la douleur existe, mais la journée demande encore qu’on mette les mains quelque part. Le morceau semble incarner cette idée simple et dure : parfois, continuer ne ressemble pas à une illumination, mais à une discipline.
« Weigh », déjà point d’entrée du retour de Ripani, prend dans la tracklist une valeur de pivot. Peser, être pesé, sentir le poids des années, des choix, de l’absence. Le titre porte toute l’économie émotionnelle de l’EP. Rien ici ne flotte gratuitement. Même les mélodies semblent chargées d’une gravité intime. On sent que Ripani écrit depuis un endroit où la légèreté ne peut revenir qu’après avoir reconnu ce qui pèse.
« Arock » clôt l’ensemble avec un titre plus énigmatique, presque minéral. A rock : une pierre, un bloc, quelque chose qui reste quand l’eau a tout emporté. Peut-être aussi un clin d’œil à la matière même du disque, au rock comme abri, comme outil, comme vieux langage encore capable de dire la cassure sans trop l’expliquer. Après les fuites, la bravoure, la flamme, l’heure blanche, le retour et le poids, il reste cette pierre. Pas un monument. Un appui.
La fabrication de « Pangea » renforce cette impression de pont entre les lieux et les époques : prises à RaxTrax à Chicago avec Rick Barnes, mix à Nashville avec Zach Canella, mastering à Los Angeles par Will Borza. Chicago, ville d’origine et de mémoire musicale ; Nashville, ville actuelle ; Los Angeles, horizon sonore final. Même dans son processus, l’EP ressemble à des continents qui communiquent encore sous la surface.
Ben Ripani ne cherche pas à moderniser artificiellement une écriture classique. Il fait confiance à la chanson, à la présence des musiciens, à la vérité d’un refrain lorsqu’il n’a pas été décoré pour masquer son origine. C’est peut-être ce qui rend « Pangea » touchant : il ne confond pas maturité et résignation. Il laisse entendre un homme qui a perdu des choses réelles, puis qui découvre que la musique n’efface rien, mais permet au moins de nommer les lignes de fracture.
« Pangea » n’est pas un disque de retour au monde tel qu’il était avant.
C’est le son d’un continent intérieur qui se brise, dérive, puis trouve dans la chanson une manière de ne pas disparaître complètement sous les eaux.
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