À Phan Thiết, le chagrin ne fait pas de bruit : il revient avec le vent marin, les images trop belles et cette idée terrible qu’une mémoire parfaite ne suffit jamais à ressusciter quelqu’un.
Le morceau porte un nom simple, presque géographique, et pourtant « phan thiet » ne se contente pas de désigner un lieu. Chez Kiey, la ville devient une chambre émotionnelle à ciel ouvert, un endroit où la mer ne console pas vraiment, mais garde les traces. Le titre naît d’un trajet familial le long de la côte, entre Phan Thiết et Ho Chi Minh City, quand le paysage, les vagues et l’air marin déclenchent les premières mélodies. Cette origine donne à la chanson une beauté particulière : rien d’artificiellement grandiose au départ, seulement une route, un téléphone ouvert, une sensation assez forte pour exiger une forme.
« phan thiet » avance comme une pop de mirage. La douceur n’y est jamais entièrement douce. Les textures dream-pop et R&B installent une lumière trouble, lisse en surface, mais pleine de manque en dessous. Kiey cherche à traduire la sensation libératrice de l’océan, et l’on comprend vite que cette liberté n’a rien d’euphorique. Elle ressemble plutôt à l’instant où l’on accepte que quelque chose nous échappe définitivement. La mer, ici, n’ouvre pas seulement l’horizon ; elle efface les pas.
Le récit lyrique tient dans une douleur limpide : un jeune homme se souvient d’un voyage presque irréel avec la femme qu’il aime, avant de se réveiller dans une réalité où elle n’est plus là. Le morceau ne décrit pas seulement l’absence, il travaille ce moment plus violent où le souvenir reste intact alors que la personne, elle, a disparu. C’est peut-être ce qui rend « phan thiet » si poignant : l’amour ne s’effondre pas parce qu’il s’éteint, mais parce qu’il continue seul.
Le clip pousse cette idée dans une direction plus radicale. Kiey y imagine un jeune scientifique obsédé par la résurrection de son ancienne amante, construisant un robot humanoïde dans lequel il télécharge encore et encore leurs souvenirs communs. L’expérience finit par fonctionner, mais seulement à moitié : la figure revient froide, dépourvue de l’émotion qui faisait d’elle une présence aimée. Le fantastique devient alors une métaphore cruelle. On peut reconstruire un visage, rejouer des images, simuler une mémoire ; on ne fabrique pas le frisson exact d’une personne perdue.
Cette tension entre romantisme et laboratoire donne au single sa vraie singularité. Beaucoup de chansons sur le deuil s’enferment dans la nostalgie. Kiey, lui, déplace le manque vers une science-fiction affective, presque clinique, où l’obsession amoureuse se heurte à la froideur du simulacre. Le résultat rejoint parfaitement le titre de son futur album, « METROMIRAGE » : une ville intérieure faite de reflets, de fantômes, de technologies élégantes et de désirs qui avancent vers leur propre illusion.
Le choix de ne pas apparaître dans le clip mérite aussi attention. Kiey confie l’écran à des acteurs, dont Sỹ Hậu et Millie Vũ, estimant que la profondeur psychologique du récit nécessitait une incarnation extérieure. Ce retrait est intéressant : au lieu de placer son image d’artiste au centre, il laisse le monde de la chanson prendre toute la place. Le film, dirigé par FA Châu Trần avec une équipe liée à plusieurs productions à succès, prolonge ainsi la logique très cinématographique du morceau, entre laboratoire futuriste et finale côtier.
« phan thiet » marque aussi une étape importante dans l’identité de Kiey. Vưu Tuấn Kiệt, héritier d’un nom familial associé à Biti’s, continue de tracer une voie indépendante, loin d’une simple image de privilège. Ce qui frappe ici, c’est l’investissement presque obsessionnel dans le détail : près de deux mois de travail pour atteindre le master final, un tournage ambitieux sur deux jours, une volonté claire de donner à chaque sortie une dimension de pari artistique.
Le danger, avec un tel raffinement, serait de perdre la chair derrière le concept. Mais « phan thiet » garde quelque chose de fragile, peut-être parce que sa source demeure très simple : un paysage, un souvenir, une disparition. La production a beau viser une ampleur internationale, la chanson reste suspendue à une émotion première, celle d’un amour que l’on revoit comme dans un rêve trop lumineux.
Kiey ne signe pas seulement une ballade électronique sur la perte.
Il filme l’instant où le souvenir devient plus fidèle que le réel, puis montre pourquoi cette fidélité, aussi belle soit-elle, ne ramène jamais personne.
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