Sous « Beneath The Roots », Ed Conley ne cherche pas un décor gothique de surface : il creuse un monde nocturne où les machines respirent, où les mélodies ont froid, et où chaque morceau semble remonter couvert de terre.
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« Take Me » ouvre l’album comme une main tendue depuis une pièce sans fenêtre. Le titre contient déjà une demande, presque une reddition : emmène-moi, arrache-moi d’ici, fais-moi traverser quelque chose que je ne peux pas franchir seul. One Night Volume installe d’emblée sa tension la plus fertile, celle d’une musique à la fois mécanique et vulnérable, pensée pour les heures où l’on ne sait plus très bien si l’on veut fuir ou s’enfoncer.
Ed Conley revient à un projet né en 2008 avec Ben Thompson, mais « Beneath The Roots » ne sonne pas comme une archive réchauffée. Il a plutôt l’allure d’un vieux bâtiment rouvert après des années, avec ses couloirs encore intacts, ses circuits remis sous tension, ses fantômes qui n’ont jamais vraiment quitté les murs. Le disque revendique une esthétique dark fantasy, mais la formule ne doit pas tromper : on n’est pas dans le folklore spectaculaire, les dragons de pacotille ou les ruines décoratives. La fantasy, ici, semble intérieure. Elle sert à nommer ce qui échappe au réalisme : les pulsions, les souvenirs, la peur froide, les paysages mentaux trop vastes pour tenir dans une simple chanson rock ou électronique.
« What I Feel Like » resserre le cadre. Après l’appel de « Take Me », voici la sensation brute, celle qui précède l’explication. Le morceau pourrait être entendu comme une tentative d’attraper une humeur avant qu’elle ne devienne phrase. One Night Volume excelle justement dans cette zone : pas seulement raconter ce que l’on ressent, mais construire l’espace exact où ce ressenti devient presque palpable. Froid industriel, chaleur mélodique, précision structurelle, émotion organique — les contrastes ne sont pas là pour enrichir une fiche de style, ils fonctionnent comme des forces opposées dans le même corps.
« Another Time » introduit la mémoire. Le titre suggère un ailleurs temporel, un passé qui n’est pas forcément nostalgique, peut-être même menaçant. Dans un album aussi atmosphérique, le temps devient une matière sonore : nappes qui s’étirent, battements qui semblent venir d’une machinerie enterrée, mélodies qui apparaissent comme des silhouettes au fond d’un rêve. « Feed The Night » pousse ensuite le disque vers une forme plus prédatrice. Nourrir la nuit : voilà une belle image pour comprendre One Night Volume. La nuit n’est pas seulement un contexte. Elle demande quelque chose. Elle avale. Elle grandit quand on lui donne assez de peur, de désir ou de solitude.
« Where We Lie » apporte une ambiguïté précieuse. Le verbe peut désigner l’endroit où l’on repose, mais aussi ce que l’on dissimule. Où sommes-nous allongés ? Où mentons-nous ? À qui ? À nous-mêmes, probablement. Le morceau semble fait pour cette double lecture, entre intimité et malaise, entre refuge et aveu impossible. Puis « Thinking » intervient presque brutalement par sa simplicité. Penser, dans cet univers, n’a rien d’abstrait. C’est un bruit. Un mécanisme. Une boucle qui se referme. Le titre court peut devenir un couloir mental, sec, répétitif, où chaque idée revient frapper au même endroit.
« Raise » marque une tentative d’élévation, mais pas forcément une délivrance. Dans le monde de « Beneath The Roots », se relever ne signifie pas sortir de l’ombre ; cela peut simplement vouloir dire trouver assez de force pour regarder ce qui y vit. Ce morceau paraît essentiel dans la dramaturgie de l’album, car il empêche la noirceur de devenir pure immobilité. One Night Volume travaille l’enveloppement, oui, mais pas l’abandon. Quelque chose lutte dans la matière sonore.
« The Vanishing » arrive alors comme une disparition annoncée. Le titre a une élégance de mauvais présage : on pense à une présence qui s’efface, une silhouette avalée par la brume, un souvenir dont les contours se dissolvent. C’est peut-être l’un des points les plus cinématographiques du disque, celui où la musique pourrait presque se passer d’image tant elle semble déjà cadrer ses propres plans. « Man Vs. King » durcit le récit. L’homme contre le roi : conflit archaïque, politique, psychique. On peut y entendre une lutte contre l’autorité, contre une figure dominante, ou contre cette part de soi qui exige de régner coûte que coûte. L’album quitte alors le pur climat pour toucher au mythe.
« Marigold » surprend par sa lumière. Le souci, fleur solaire et funéraire à la fois, introduit une couleur plus organique, presque fragile. Dans un disque de racines, de nuit et de textures industrielles, ce titre agit comme une apparition végétale. Pas une consolation, plutôt une preuve que quelque chose peut pousser malgré la lourdeur du sol. Enfin, « Lead Me » referme le parcours dans un mouvement miroir avec « Take Me ». Au début, on demandait à être emmené. À la fin, on demande à être guidé. La nuance compte. Le disque n’a pas forcément sauvé son narrateur, mais il lui a donné une direction.
La force de « Beneath The Roots » tient dans cette architecture souterraine. One Night Volume ne cherche pas l’effet immédiat, ni la chanson qui brille seule sous projecteur. L’album semble pensé comme un lieu à traverser, avec ses chambres froides, ses couloirs organiques, ses cloisons métalliques et ses poches de chaleur inattendues. Ed Conley y trouve un équilibre rare entre précision et instinct : la musique paraît construite avec soin, mais jamais vidée de son trouble.
« Beneath The Roots » n’est pas une simple descente dans l’obscurité.
C’est le moment où l’on comprend que les racines ne servent pas seulement à tenir debout : elles cachent aussi tout ce qui continue de pousser quand personne ne regarde.
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