« Drowning Days » donne à Martyrs une arme de mélancolie massive : une chanson faite pour lever les bras très haut, exactement au moment où l’on comprend que personne ne les attrapera.
La fête commence mal, donc elle commence bien.
Martyrs a toujours eu cette élégance bizarre des groupes qui refusent de choisir entre l’absurde et le déchirant. Avec « Drowning Days », Jon Howells et Michael J Hall poussent ce talent jusqu’à une forme presque indécente : faire danser la dépression sans lui mettre de paillettes compassionnelles, transformer la solitude estivale en hymne, offrir au corps une échappatoire que la tête ne mérite peut-être pas encore. Le duo parle de “saddest banger of the summer”, et pour une fois, la formule promotionnelle ne sonne pas comme une exagération de dossier presse. Elle ressemble plutôt à un diagnostic.
« Drowning Days » n’est pas une chanson sur l’été. C’est une chanson sur l’été après la disparition de ceux qui lui donnaient un sens. Les plus belles villes, les festivals, les bières en terrasse, les baignades, les fins d’après-midi où tout semblait parfaitement aligné : tout cela reste là, presque intact, mais vidé de ses présences. Michael Hall le dit très justement dans l’intention du morceau : les lieux ne suffisent pas. Les gens font les lieux. Sans eux, même le soleil devient une pièce trop grande.
Cette idée donne au single sa vraie violence. Le morceau n’éteint pas la lumière pour parler de deuil. Il fait l’inverse. Il laisse entrer l’été à pleine puissance, les guitares miroitantes, le beat quatre temps, la basse qui accroche, le refrain qui grimpe comme une dernière tentative de croire encore au collectif. La douleur, ici, ne porte pas du noir. Elle porte une chemise légère et tente de sourire dans une ville étrangère.
Musicalement, Martyrs réussit un croisement qui aurait pu devenir un exercice de style : la mélancolie nerveuse de New Order, le romantisme blessé de The Cure, une guitare à la Johnny Marr qui cascade comme de l’eau claire sur un sol sale, et cette poussée techno héritée d’une idée de Detroit, plus physique, plus répétitive, presque salvatrice. On imagine très bien ce morceau dans un club où personne ne parle vraiment, dans ce moment entre deux heures et l’aube où danser ne signifie plus s’amuser mais retarder l’effondrement.
Le drop central, annoncé comme “ludicrous”, semble important dans la dramaturgie du titre. Martyrs ne cherche pas une progression élégante et raisonnable. Le duo veut la rupture, le trou d’air, l’instant où le morceau désoriente assez pour que l’on oublie pourquoi l’on dansait. Un bon drop, dans ce contexte, n’est pas une récompense EDM. C’est une perte d’équilibre. Une seconde de panique maquillée en euphorie. Le corps tombe, puis le kick le remet debout.
Ce qui rend « Drowning Days » si attachant, c’est aussi sa fabrication domestique. Tout vient de cette obstination DIY : écrire, enregistrer, mixer, produire à la maison, bricoler les clips soi-même, filmer cette fois les rues lumineuses de Barcelone avant de monter le tout dans une cuisine à Ramsgate. Il y a quelque chose de magnifique dans ce contraste entre l’ampleur émotionnelle du morceau et ses conditions d’existence. Martyrs fabrique du grand format avec des moyens de survivants. Pas pour jouer aux pauvres artisans romantiques, mais parce que leur musique semble avoir besoin de rester proche du désordre réel.
Le clip prolonge très bien l’idée : Barcelone, ville solaire par excellence, devient le théâtre d’une solitude en plein jour. Pas besoin d’un décor gothique quand une rue ensoleillée peut faire plus mal qu’un cimetière. La tristesse la plus précise n’arrive pas toujours sous la pluie. Elle apparaît parfois dans une lumière parfaite, au milieu d’un endroit qui aurait dû être partagé.
« Drowning Days » annonce l’EP « Last Summer », après le très remarqué « Church Street », et le contraste paraît presque comique : d’un côté, un projet nocturne, politique, ancré dans Merthyr Tydfil ; de l’autre, une offrande de coucher de soleil pour auditeurs disco-maussades. Mais chez Martyrs, ces écarts ne trahissent pas une absence d’identité. Ils la confirment. Le duo avance contre l’algorithme, contre la fiche genre, contre cette idée absurde qu’un groupe devrait rester reconnaissable par docilité. Leur constance se trouve ailleurs : dans le refus du confort, dans la sincérité tordue, dans cette manière de transformer chaque virage stylistique en nouvelle chambre émotionnelle.
La réussite de « Drowning Days » tient finalement à son absence de solution. Le morceau ne dit pas que danser guérit. Il ne prétend pas que le chagrin se dissout dans un refrain. Il propose quelque chose de plus modeste, donc de plus vrai : tenir quelques minutes. Lever les mains. Laisser la basse porter ce que le cœur ne porte plus très bien. Fermer les yeux pour ne pas compter les absents.
Martyrs ne signe pas un tube d’été malgré la tristesse.
Ils signent un tube d’été parce que la tristesse y est partout — dans les guitares qui brillent trop, dans la ville trop belle, dans le kick qui refuse de lâcher, dans ce refrain qui sait très bien que l’euphorie n’efface rien mais continue quand même à faire son travail.
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