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Pierre-Stéphane rêve trop grand sur « Renaissance Man »

Pierre-Stéphane rêve trop grand sur « Renaissance Man »
  • Publishedjuillet 13, 2026

Avant le chantier, avant « GLASS », il y a cette chambre d’Ottawa où Pierre-Stéphane tente de fabriquer Broadway avec du matériel commandé pendant le confinement, des grooves 70s plein la tête et une foi presque imprudente dans son propre décor.

« Renaissance Man » a le charme particulier des premières œuvres qui veulent tout contenir. Pas seulement cinq morceaux, pas seulement une carte de visite, pas seulement “regardez, je sais produire”. Plutôt une tentative entière de monde. Pierre-Stéphane ne semble pas encore chercher la précision froide de celui qui connaît parfaitement son format ; il avance avec l’appétit d’un artiste qui apprend en courant, qui chante pendant qu’il apprend à produire, qui produit pendant qu’il apprend à se définir.

Le contexte compte énormément. À l’époque, il travaille dans la mode, entouré de musiques disco-jazz lumineuses, de surfaces brillantes, de sons faits pour accompagner le mouvement, les corps, les vitrines, les passages. Ce décor commercial aurait pu rester un bruit de fond. Chez lui, il devient matière. Il absorbe cette énergie pétillante, la mélange à ses influences 70s — The Isley Brothers, Curtis Mayfield — puis ramène tout cela dans une chambre d’Ottawa, loin des studios luxueux et des grandes équipes. L’EP naît donc dans une contradiction féconde : un imaginaire de scène, presque Broadway, construit dans l’intimité la plus DIY.

« Dreamland » ouvre naturellement le rideau. Le titre annonce l’endroit où Pierre-Stéphane veut nous emmener : pas la réalité brute, mais son double plus souple, plus coloré, plus supportable peut-être. La phrase qu’il cite — difficile de distinguer vérité et mensonge, facile de fantasmer — résume tout l’EP. « Renaissance Man » parle déjà de cette tension entre ce que l’on vit et ce que l’on projette, entre le quotidien qui serre et l’imagination qui pousse les murs. « Dreamland » n’est pas une fuite paresseuse. C’est le premier décor que l’artiste construit pour respirer autrement.

« Supposed to be » vient ensuite avec une question plus sourde. Ce qui était censé arriver, ce que l’on attendait de soi, ce que les autres imaginaient, ce que la vie promettait peut-être sans jamais signer. Dans un premier projet, ce titre résonne comme un miroir de jeunesse : suis-je là où je devais être ? Est-ce que l’artiste que j’imagine correspond à celui que je parviens vraiment à devenir ? La pop de Pierre-Stéphane, nourrie de soul, de groove et d’un goût pour les formes accrocheuses, garde ici une inquiétude derrière son envie de plaire.

« Stick with me » change la posture. Après le rêve et le doute, voici la demande : reste avec moi. La formule peut viser une personne, un public, une idée, une version de soi que l’on supplie de ne pas abandonner trop vite. On entend dans ce titre le besoin de lien qui traverse beaucoup de premières œuvres. Pierre-Stéphane ne construit pas seulement un monde pour s’y enfermer ; il veut qu’on l’y suive. Et cette invitation, avec ses couleurs 70s, son sens du refrain et son ambition théâtrale, donne à l’EP une chaleur directe.

Puis « Real life » fait entrer le dehors. Le titre tombe comme une facture glissée sous la porte du rêve. La vraie vie : le travail, les contraintes, l’argent, le corps fatigué, les progrès lents, les failles que la musique ne suffit pas toujours à masquer. Le contraste avec « Dreamland » donne à l’ensemble une architecture simple mais efficace. Pierre-Stéphane sait déjà que l’imagination n’a d’intérêt que si elle dialogue avec ce qui résiste. Fantasmer, oui, mais depuis un sol qui grince.

« Hollywood » referme l’EP en élargissant l’écran. Après Broadway, voici l’autre grand mirage : la ville-symbole, la promesse d’être vu, reconnu, peut-être transformé en personnage de sa propre réussite. Dans la bouche d’un jeune artiste qui enregistre seul dans sa chambre, le titre possède une ironie tendre. Hollywood n’est pas seulement un lieu ; c’est une projection, une lumière au loin, une manière de dire que le rêve veut plus que survivre. Il veut une façade, une scène, un générique.

Ce qui rend « Renaissance Man » attachant, ce n’est pas la perfection que Pierre-Stéphane cherchait alors avec urgence. C’est justement l’écart entre l’ambition et les moyens, entre le théâtre imaginé et la chambre réelle, entre l’envie de sonner immense et l’apprentissage simultané du chant, de la production et de l’écriture. Beaucoup d’artistes attendent d’être prêts pour commencer. Pierre-Stéphane, lui, commence pour devenir prêt.

L’EP porte donc bien son titre. “Renaissance Man” désigne l’artiste touche-à-tout, celui qui veut apprendre, fabriquer, comprendre, jouer plusieurs rôles. Mais ici, la renaissance n’a rien de majestueux. Elle se fait en tâtonnant, dans une chambre, avec du matériel neuf, des références anciennes, une impatience visible et cette conviction fragile qu’une chanson peut ouvrir un passage.

Pierre-Stéphane ne livre pas encore une œuvre parfaitement maîtrisée.

Il fait quelque chose de plus précieux pour un début : il montre le moment exact où un artiste regarde sa petite pièce et décide qu’elle peut contenir un théâtre entier.

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Written By
Extravafrench

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