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Blindness & Light affronte l’absence sur « Our Man From Fife »

Blindness & Light affronte l’absence sur « Our Man From Fife »
  • Publishedjuillet 27, 2026

« Blindness & Light traverse “Our Man From Fife” comme on suit une voix dans le brouillard : huit morceaux pour parler du deuil, du vertige politique et de cette lumière fragile qui revient quand tout semblait déjà perdu. »

Un album peut naître d’un groupe réuni dans une même pièce. Celui-ci vient plutôt d’une constellation. Autour de Colin M Potter, auteur, chanteur et guitariste installé sur l’île d’Anglesey, Blindness & Light rassemble librement des musiciens répartis entre le pays de Galles, le Yorkshire, l’Argentine et le Japon. Helen Reynolds apporte son contrepoint vocal éthéré, Mel Dopazo tient la basse et Glenn Welman la batterie, tandis que plusieurs invités traversent le disque : Mike Ryan sur deux titres, Andy Gordon à la mandoline, Henry Priestman au clavier Farfisa et Rob Griffiths à la basse.

Cette organisation mouvante ne relève pas d’un simple goût pour la distance. Blindness & Light revendique la liberté d’un collectif sans structure rigide, capable de modifier ses formations comme ses couleurs musicales. Ce qui devait initialement rester un single est devenu, quatre ans plus tard, un troisième album.

« Our Man From Fife » porte pourtant un centre émotionnel très précis. Le père de Colin M Potter, originaire de Fife en Écosse, a inspiré le morceau-titre après une dégradation rapide de son état de santé, puis sa disparition. Le disque lui est dédié. Sa mort a également ouvert une réflexion plus vaste sur ce qui subsiste après nous, sans certitude religieuse ni réponse définitive : une présence dans la nature, une continuité spirituelle, ou simplement la trace laissée chez ceux que l’on a soutenus.

Les huit chansons ne constituent donc pas un tombeau immobile. Elles avancent entre rage, impuissance, souvenirs fondateurs et sursauts de confiance, dans une langue musicale nourrie par le post-punk de Liverpool et Manchester, le Velvet Underground, le garage des années 1960 et cette tradition britannique où les mélodies les plus nettes savent abriter des pensées beaucoup plus sombres.

« Fly Paper »

L’ouverture colle immédiatement à la peau. « Fly Paper » utilise l’image du papier tue-mouches pour observer une relation dysfonctionnelle dans laquelle les rôles deviennent presque impossibles à distribuer : qui piège qui, qui exploite qui, qui subit réellement ? Le texte dépasse toutefois le couple pour viser les blocs politiques et leurs rapports de dépendance destructeurs. Sommes-nous la mouche ou la surface empoisonnée qui l’attire ?

Blindness & Light refuse la réponse confortable. Le morceau fonctionne comme une mécanique de capture : la guitare se montre nerveuse, la rythmique pousse sans relâche et le Farfisa de Henry Priestman peut ajouter à cette agitation un parfum presque rétro, grinçant sous la modernité du propos. Le monde politique y apparaît moins comme un échiquier rationnel que comme un ensemble de corps paniqués se débattant dans la même substance adhésive.

« What Else? »

Coécrit avec Andy Gahan, « What Else? » porte une envie radicale : devenir enfin ce que l’on sent exister à l’intérieur, effacer les couches accumulées et recommencer avec une identité neuve.

La question du titre possède une lassitude presque existentielle. Qu’y a-t-il d’autre, après les compromis, les rôles et les anciennes versions de soi ? Le désir de reset pourrait sembler libérateur, mais Blindness & Light en montre aussi la dimension obsessionnelle. Se reconstruire suppose parfois de détruire ce qui restait encore debout. La chanson avance dans cette hésitation, entre promesse de renaissance et fatigue de devoir toujours se réinventer.

« Our Man From Fife »

Le morceau-titre représente le point le plus intime du disque. « Our Man From Fife » ne cherche pas à magnifier la mort du père de Colin M Potter ni à convertir la douleur en consolation facile. Il demeure au plus près de l’impuissance, de l’inéluctable et de la lente disparition d’une personne qui avait servi de « force intérieure » au projet.

La participation vocale de Mike Ryan élargit cette expérience personnelle. Une seconde voix peut devenir témoin, écho ou présence collective autour d’un deuil d’abord vécu dans la solitude. Le titre ne répond pas à la question de l’après. Il préserve plutôt le lien en refusant de considérer l’absence comme un effacement total.

« Terminal Velocity »

« Terminal Velocity » décrit une chute libre vers une catastrophe dont aucune sortie ne semble possible.

Le morceau le plus long de l’album transforme cette image physique en condition mentale. La vitesse terminale désigne le moment où l’accélération cesse parce que les forces se compensent : on continue de tomber, mais sans aller plus vite. Cette définition devient une métaphore saisissante de la résignation. Le désastre demeure devant soi, parfaitement visible, tandis que le corps s’habitue progressivement à sa trajectoire.

Blindness & Light étire ce vertige sur plus de cinq minutes, laissant la menace s’installer plutôt que de la réduire à un choc bref. La chanson paraît suspendue entre panique et engourdissement, comme si comprendre la fin prochaine n’offrait aucun moyen de la détourner.

« Still Lost in the Delta of Venus »

Cette chanson parle d’une autre chanson. En 1982, « Revolutionary Spirit / God Forbid » de The Wild Swans agit sur Colin M Potter comme une initiation : les lumières s’allument, une sortie apparaît au milieu de l’abîme et le morceau devient une bande originale héroïque qui ne le quittera plus.

« Still Lost in the Delta of Venus » explore donc la manière dont une œuvre peut participer à la construction d’une personne. Le titre possède la douceur inquiète d’un coming-of-age observé plusieurs décennies plus tard. On ne cesse jamais complètement d’être l’adolescent que certaines chansons ont sauvé. La présence de Mike Ryan renforce l’idée d’une mémoire partagée, transmise d’une voix à l’autre.

La formule « encore perdu » compte autant que le souvenir fondateur. La musique n’a pas fourni une carte définitive ; elle a simplement appris à Colin M Potter qu’il existait d’autres chemins.

« Just a Few Milligrams »

Ici, Blindness & Light abandonne toute ambiguïté quant à sa cible. Écrit face à la progression de l’extrême droite au Royaume-Uni et ailleurs, « Just a Few Milligrams » rappelle que la couleur de peau dépend de la quantité de mélanine et que la différence invoquée pour nourrir le racisme ne représente finalement que quelques milligrammes.

Le titre réduit l’idéologie raciste à l’absurdité matérielle de son obsession. Des systèmes de domination, des violences et des fantasmes identitaires entiers reposent sur une variation biologique infime. Cette simplicité donne au morceau son efficacité. Pas besoin de rhétorique tortueuse : seulement une mesure minuscule placée face à l’énormité de la haine.

« Ill Omens »

La mandoline d’Andy Gordon intervient sur « Ill Omens », chanson consacrée à l’inévitabilité de la mort, au désespoir et à la tentation d’abandonner. Mais l’approche de la fin produit un renversement : elle ravive aussi l’amour de l’existence.

Ce paradoxe irrigue tout l’album. La conscience de la mort ne mène pas uniquement au nihilisme. Elle peut rendre le monde plus précis, plus précieux, presque douloureusement beau. « Ill Omens » regarde les présages sans détourner les yeux, puis découvre derrière eux une envie inattendue de rester.

« One Big Sun »

Le disque s’achève dans le shoegaze et dans un rêve volontairement trop vaste. « One Big Sun » imagine l’avenir de l’humanité avec un optimisme presque hippie, avant que Colin M Potter se reprenne et ramène cette rêverie vers une tâche beaucoup plus urgente : réparer le monde déjà présent.

Cette autocorrection évite au final toute naïveté. L’unique grand soleil du titre peut éclairer tout le monde, mais aucune lumière cosmique ne réglera seule les fractures politiques, le racisme ou la douleur. Blindness & Light conserve pourtant le droit d’espérer, à condition que cet espoir débouche sur une action concrète.

« Our Man From Fife » trouve là sa conclusion la plus juste. Le disque commence dans le piège de « Fly Paper », traverse la chute, le deuil et les mauvais présages, puis termine sous une lumière qui ne promet aucun miracle. Elle permet seulement de voir ce qui doit encore être réparé.

Blindness & Light signe un album profondément indépendant, non parce qu’il rejette toute filiation, mais parce qu’il choisit ses liens : un père, des amis, des musiciens éloignés, un groupe découvert en 1982, quelques voix capables de traverser les frontières. La mort demeure présente sur tout le disque, mais elle ne reçoit jamais le dernier mot.

 

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Written By
Extravafrench

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