« Sur “My House Don’t Comfort Me Anymore”, Done Overtime transforme trois années de chaos intime en un album mouvant, imprévisible et profondément humain, où chaque morceau ressemble à une pièce différente d’une maison devenue étrangère. »
Le titre dit déjà presque tout. La maison est encore là, les murs tiennent debout, les meubles n’ont probablement pas bougé, mais quelque chose s’est cassé dans la manière de les regarder. « My House Don’t Comfort Me Anymore » ne parle pas seulement d’un lieu qui aurait perdu sa chaleur. L’album raconte cette sensation plus sourde, plus inquiétante, de ne plus parvenir à trouver refuge dans ce qui nous protégeait autrefois.
Done Overtime, artiste originaire du comté de Nassau, construit ici un journal émotionnel couvrant près de trois années de sa vie. Les traumatismes, les relations qui changent de forme, les conversations restées en suspens et les nuits passées seul à travailler sur sa musique traversent le disque sans ordre apparent. Ce chaos n’est pourtant jamais gratuit. Il épouse la logique même du quotidien : les émotions ne préviennent pas avant de changer, les certitudes se dérobent, la paix arrive parfois au milieu du bruit avant de repartir sans explication.
Presque entièrement conçu à domicile, l’album possède l’intimité légèrement suffocante des œuvres fabriquées dans un espace devenu à la fois studio, chambre, refuge et cage mentale. Done Overtime écrit, compose et construit seul l’essentiel de son univers, épaulé par son producteur pour le mixage et le mastering ainsi que par quelques invités. Cette autonomie donne au projet une cohérence particulière, même lorsque les morceaux semblent vouloir prendre des directions opposées.
« The Roof » ouvre le disque comme si l’on se réveillait déjà au dernier étage d’un bâtiment en train de vaciller. L’introduction ne cherche pas à rassurer. Elle installe plutôt une vue d’ensemble, presque vertigineuse, avant la descente. Dès « ANARKY », les contours commencent à se fragmenter. Le morceau porte bien son nom : la musique refuse la discipline, joue sur les tensions, les changements de texture et cette impression que tout pourrait s’écrouler sans jamais complètement céder.
La collaboration avec Blake Grossman sur « Special Summon » offre l’un des premiers grands détours du disque. Les voix se croisent dans une production ample, comme si l’introspection solitaire de Done Overtime était soudain visitée par une présence extérieure. Le morceau ressemble à l’apparition d’un double, d’une force convoquée pour affronter ce que l’on ne parvient plus à porter seul.
Puis vient « My House Don’t Comfort Me Anymore », véritable centre de gravité du projet. Plus qu’une chanson-titre, le morceau agit comme une confession retardée. Sa durée laisse le malaise s’installer, respirer, devenir presque physique. Done Overtime y observe la dégradation du sentiment de sécurité avec une sincérité qui évite les grandes démonstrations. La douleur n’est pas criée : elle est déjà dans les murs.
« Stand By Me », partagé avec SLMBR, pourrait laisser espérer une éclaircie. Pourtant, même le besoin de soutien paraît ici chargé d’incertitude. La promesse de rester auprès de quelqu’un devient une question plus qu’une certitude. Cette ambiguïté se prolonge sur « Blurring The Crowd », où Joey Trap rejoint l’album. Les silhouettes se confondent, les relations deviennent presque anonymes et l’individu cherche sa place au milieu d’une foule qu’il ne distingue plus vraiment.
« The Lake » marque un ralentissement plus contemplatif. Le morceau donne l’impression de quitter temporairement la maison pour se confronter à une étendue d’eau calme, mais trop profonde pour être parfaitement rassurante. Done Overtime sait que la paix n’est jamais l’absence de mouvement. Sous la surface, quelque chose continue toujours de vivre, de remuer, de menacer de remonter.
« Plunge » rend cette idée plus brutale. Ici, il ne s’agit plus d’observer l’eau, mais d’y tomber. Le titre est bref, presque abrupt, et fonctionne comme une perte de contrôle assumée. Le disque bascule alors dans une zone plus trouble avec « ruztic », dont les aspérités donnent à entendre une beauté volontairement imparfaite, puis « deadalready », où l’épuisement émotionnel atteint un point de quasi-disparition.
Cette noirceur n’empêche jamais Done Overtime de jouer avec les formes. « Function ’04 », en collaboration avec Dad Bodi, possède une mémoire plus rétro, une manière de revisiter certains codes sans les traiter comme des objets de musée. Le morceau ne cherche pas la nostalgie confortable : il utilise le passé comme un matériau instable, contaminé par le présent.
Sur « ’Spectations », l’artiste s’attarde sur le poids de ce que les autres attendent de nous, mais aussi sur les exigences que l’on finit par s’imposer soi-même. C’est l’un des titres les plus étirés de l’album, comme si le morceau avait besoin de temps pour démonter chaque pression, chaque projection, chaque promesse impossible à tenir.
« Iced Tea » offre un contraste presque trompeur. Son titre évoque une douceur quotidienne, un instant banal, une boisson posée sur une table un après-midi d’été. Mais chez Done Overtime, les objets simples portent souvent une charge affective plus lourde. La normalité devient le décor derrière lequel s’accumulent les pensées que l’on préfère repousser.
Blake Grossman réapparaît sur « dayuv », nouveau point de rencontre entre deux sensibilités. Le morceau semble plus relâché en surface, mais garde cette nervosité intérieure qui traverse l’ensemble du projet. Rien ne demeure parfaitement stable, même lorsque la musique paraît retrouver un peu de légèreté.
« START. » arrive presque à la fin, comme une provocation narrative. Pourquoi commencer maintenant, alors que l’on approche de la sortie ? Le choix résume à lui seul la philosophie de Done Overtime. La reconstruction ne suit pas une chronologie propre. On peut toucher le fond, traverser quinze morceaux, puis décider seulement là que quelque chose débute.
« The Floor », enregistré avec Set To Fail, referme alors le disque au niveau le plus bas de la maison. Après le toit, il reste le sol. Ce dernier titre donne à l’album une architecture presque circulaire : on commence en hauteur, on termine au point d’impact. Mais le sol peut aussi être l’endroit depuis lequel on se relève.
Done Overtime résume son parcours par une formule simple : « Do it over time ». Tout se fait avec le temps. Les œuvres, les guérisons, les relations, les identités que l’on doit reconstruire après les secousses. « My House Don’t Comfort Me Anymore » refuse donc les conclusions faciles. L’artiste ne prétend pas avoir trouvé l’équilibre définitif. Il enregistre plutôt sa recherche, avec ses rechutes, ses fulgurances et ses contradictions.
Il dit faire de la musique parce qu’il sait que d’autres ont déjà porté les mêmes émotions. C’est là que l’album touche le plus juste. Done Overtime ne demande pas que chacun reconnaisse exactement son histoire. Il parie seulement sur la possibilité qu’un jour, dans une autre maison devenue trop silencieuse, quelqu’un comprenne soudain ce qu’il voulait dire.
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