« Jetlag signe avec “Wicked Tongue” une collision irrésistible entre guitares désertiques, arrogance glam et paranoïa sentimentale, comme si le regret avait soudain appris à chalouper. »
La gueule de bois porte des paillettes
Au réveil, il manque des morceaux. Une phrase peut-être. Un regard de trop. Le souvenir exact de la personne blessée ou de cette limite franchie avec l’élégance douteuse de ceux qui ne sauront s’en vouloir que le lendemain. « Wicked Tongue » naît précisément dans ce vide : l’espace sale laissé par une nuit dont la mémoire ne conserve que des éclats, assez nets pour inquiéter, trop flous pour permettre de se défendre.
Jetlag ne raconte pas la chute de manière ordonnée. Le groupe londonien préfère la rejouer comme un flashback dérangé, avec ses coupures, ses accélérations et cette sensation de revenir sans cesse sur une scène impossible à reconstituer. Les couplets restent enfermés dans le crâne du narrateur, pris entre culpabilité, doute et auto-interrogatoire. Puis le refrain ouvre brutalement les rideaux : la honte met ses bottes, les guitares gonflent, le rythme avance avec une démarche de star décadente et tout devient scandaleusement dansant.
C’est là que « Wicked Tongue » trouve son venin. Le morceau refuse de choisir entre l’aveu et la pose, entre le poids émotionnel et le plaisir immédiat. Simon Glancy écrit depuis l’effondrement d’une relation, mais Jetlag ne livre pas une ballade dévastée de plus. Le groupe donne au chaos une silhouette insolente. On pense à une voiture lancée trop vite sur une route brûlante, à un club déserté au petit matin, aux lunettes noires portées non pour le style, mais pour cacher le verdict des dernières heures.
Après les cuivres imposants de « Prozac Nation », Jetlag change de peau. Les cors disparaissent au profit de couches de guitares râpeuses, de riffs hypnotiques et d’une rythmique qui roule des épaules. Le groupe baptise cette nouvelle créature « Desert Glam Disco », une formule qui pourrait sembler trop consciente de son propre charme si le résultat n’était pas aussi cohérent. La lourdeur de Queens of the Stone Age y croise la sensualité théâtrale de T. Rex, tandis que l’ombre de Primal Scream traverse certaines pulsations psychédéliques.
Mais Jetlag ne se contente pas d’aligner des références impeccablement choisies. Son maximalisme tient surtout à son goût pour l’excès maîtrisé : chaque élément semble vouloir attirer l’attention, sans jamais étouffer le récit. Les guitares cognent, le groove se dandine, les refrains réclament le volume maximal, et pourtant une fragilité persiste sous la carrosserie. « Wicked Tongue » parle de ces mots qui survivent à celui qui les a prononcés. On peut quitter la pièce, oublier la soirée, minimiser l’incident ; la phrase, elle, reste plantée dans quelqu’un.
Cette contradiction donne au titre sa profondeur. La musique libère exactement au moment où le texte se referme sur ses obsessions. Le corps veut avancer, l’esprit rembobine. Jetlag comprend que certaines chansons n’ont pas besoin de résoudre le malaise : elles doivent simplement lui offrir une forme assez spectaculaire pour qu’on ose enfin le regarder.
« Wicked Tongue » ressemble ainsi à une confession passée par une loge de rock star avant d’arriver jusqu’à nous. Le remords y porte du cuir, la peur du ridicule y devient un riff, et la culpabilité parade sous les néons. Jetlag prouve surtout qu’un morceau peut avoir la langue mauvaise, le cœur en vrac et malgré tout l’allure folle d’un futur classique indie.
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