« Rob Fletcher signe avec “Hells Gate” une dérive psychédélique saisie entre la poussière australienne, la peur animale et ce besoin presque instinctif de fuir ce qui nous poursuit. »
Là où l’asphalte commence à respirer
Le moteur couvre presque tout, sauf ce qui insiste à l’intérieur. Un camion fend l’outback, la lumière cogne contre le pare-brise et, sur le bord de la route, un feedlot surgit comme une vision impossible à effacer. C’est depuis cette scène très concrète, éprouvée au volant d’un Kenworth B-double quelque part en Nouvelle-Galles du Sud, que Rob Fletcher a imaginé « Hells Gate ». Non pas comme un simple souvenir de voyage, mais comme une zone mentale où la fascination côtoie l’effroi et où la fuite ressemble soudain à une forme de survie.
Troisième morceau de l’album Love Storm, le titre s’est rapidement imposé comme sa porte d’entrée la plus évidente. On comprend pourquoi dès ses premières secondes. Un échantillon de guitare déformé glisse dans l’espace, troublé par une variation de hauteur qui lui donne des airs de signal venu d’un paysage parallèle. Puis les guitares stéréophoniques s’étendent, relayées par un delay qui rebondit d’une oreille à l’autre comme une pensée impossible à fixer. Le morceau avance ainsi : toujours un peu ailleurs, toujours légèrement en retrait de lui-même.
Rob Fletcher possède cet art précieux de ne jamais saturer l’émotion. Ses voix rêveuses ne dominent pas l’arrangement ; elles s’y fondent. Elles flottent au-dessus de la matière sonore avec quelque chose de fragile, presque spectral, qui rappelle moins l’assurance d’un chanteur rock que l’état d’un homme pris entre ce qu’il voit et ce qu’il imagine. Le timbre laisse apparaître une vulnérabilité proche de Jeff Buckley, sans chercher à l’imiter, tandis que certaines lignes mélodiques prolongent une tradition australienne plus froide, plus panoramique, qui évoque par instants Icehouse.
Mais « Hells Gate » ne tient pas seulement à ses références. Il repose surtout sur une sensation. Celle d’être sur une route trop longue, avec des problèmes dont on connaît déjà l’adresse mais que l’on continue d’espérer distancer. Fletcher parle d’échapper aux difficultés inévitables de l’existence ; sa musique, elle, sait très bien que rien ne disparaît complètement. Les ennuis changent de forme, se déplacent dans le rétroviseur, attendent derrière la prochaine station-service. Cette ambiguïté donne au morceau sa profondeur : la fuite y est à la fois réelle, fantasmatique et parfaitement inutile.
Originaire de Wonthaggi, Rob Fletcher appartient à cette catégorie d’artistes pour qui l’indépendance n’est pas un slogan. Plus de 450 compositions originales peuplent déjà son SoundCloud, toutes écrites, enregistrées et produites selon ses propres règles. Cette profusion pourrait conduire à l’éparpillement. Chez lui, elle ressemble davantage à une cartographie intime, faite de routes, d’essais, d’accidents sonores et de visions accumulées. Son « Australiana alt rock » n’essaie pas de lisser ses aspérités pour correspondre à un marché. Il conserve au contraire la rugosité des lieux et la lenteur étrange des longues distances.
Le home studio devient alors un territoire sans barrières. Fletcher y superpose ses guitares, déforme les sons, laisse respirer les silences et accepte que certaines imperfections deviennent le vrai sujet. « Hells Gate » porte cette liberté jusque dans sa construction. Le morceau ne cherche pas le grand geste héroïque. Il préfère installer un vertige, puis nous y abandonner quelques minutes.
Quand la chanson s’achève, la route semble pourtant continuer. Il reste ce battement légèrement désaxé, cette image d’un camion avançant vers l’horizon et l’impression que l’enfer n’est peut-être pas un lieu précis. Parfois, il suffit d’un portail aperçu trop vite, d’une odeur, d’un paysage brutal pour qu’il s’ouvre en nous. Rob Fletcher, lui, a eu le réflexe rare de l’enregistrer avant qu’il ne se referme.
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