« Sur “Different Kinds of Caves”, Saakeli imagine un réseau souterrain de seize morceaux où chaque porte ouvre sur une peur, une machine, un souvenir ou un refuge prêt à se refermer. »
Il faudrait presque distribuer des casques, une lampe frontale et une corde avant de lancer « Different Kinds of Caves ». Pas pour se protéger du volume, mais pour éviter de perdre définitivement le chemin du retour. Depuis Tampere, Saakeli signe un album-concept de 74 minutes qui ne ressemble ni à une simple collection de morceaux ni à un récit linéaire. C’est un bâtiment mouvant. Un système de cavités mentales, de couloirs absurdes et de salles dont l’acoustique semble changer selon ce que l’on y apporte.
Chaque titre possède son décor, sa température et sa propre manière de mettre l’auditeur mal à l’aise. Certains espaces recueillent. D’autres déforment. D’autres encore donnent l’impression de contenir une réponse, juste avant que la lumière ne s’éteigne.
« The Entrance » tient lieu de seuil. En moins de trois minutes, Saakeli organise le passage entre le monde extérieur et son architecture intérieure. Le morceau ne dévoile pas encore les dimensions du labyrinthe : il en laisse entendre les courants d’air, les profondeurs et cette légère réverbération qui annonce que tout ce qui entrera ici reviendra sous une autre forme. Ce n’est pas une ouverture spectaculaire, mais une disparition progressive des repères.
« Surface Level » pourrait laisser croire à un retour provisoire à la normale. Le titre reste pourtant trompeur. Pendant plus de six minutes, la surface devient elle-même un lieu suspect, une pellicule fragile au-dessus de quelque chose de plus profond. Les textures s’y étirent, les détails apparaissent lentement et l’impression de stabilité se fissure. Saakeli suggère que le quotidien n’est peut-être qu’une couche posée sur des galeries plus anciennes.
« Soft Corners » adoucit les contours sans dissiper l’étrangeté. Les angles ne blessent plus, mais la pièce paraît presque trop rembourrée, comme un espace conçu pour empêcher les chocs autant que les départs. La musique prend une forme plus tendre, plus intime, tout en conservant cette inquiétude propre aux lieux qui cherchent excessivement à rassurer. Le confort devient légèrement artificiel.
« Sky Bunkers » élargit soudain les dimensions. Saakeli imagine des structures brutalistes suspendues dans un ciel chargé de pluie, des abris gigantesques incapables de toucher le sol. Les six minutes du morceau donnent à cette vision le temps de devenir crédible. La masse du béton dialogue avec des nappes plus aériennes, comme si l’architecture hésitait entre la chute et l’apesanteur. Ce bunker céleste protège peut-être du monde, mais il empêche aussi de le rejoindre.
« Sans Peur » introduit un titre français au milieu de cette cartographie essentiellement anglophone. La formule sonne comme une devise griffonnée sur un mur avant une descente. Pourtant, l’absence de peur annoncée ressemble davantage à une tentative d’autopersuasion qu’à une victoire. Saakeli joue avec cette bravoure fragile : avancer malgré les tremblements, faire semblant d’être prêt, répéter suffisamment fort que tout va bien pour pouvoir franchir la prochaine porte.
« Spireworks » donne au labyrinthe une verticalité nouvelle. Des tours semblent pousser depuis les profondeurs, constructions impossibles à mi-chemin entre l’architecture sacrée et la mécanique industrielle. Le morceau travaille la montée, l’accumulation et l’impression que les structures continuent de grandir hors du champ d’écoute. Une activité secrète se déroule dans les hauteurs, mais personne ne sait vraiment ce qu’elle fabrique.
« Stacks » revient vers l’empilement. On imagine des archives, des colonnes d’objets, des souvenirs rangés trop près les uns des autres. Les couches sonores s’accumulent comme des dossiers que l’on aurait refusé de jeter. La pièce paraît dense, encombrée, mais fascinante. Saakeli y explore cette manière très humaine de conserver des traces qui n’ont plus d’utilité immédiate, simplement parce que les abandonner reviendrait à reconnaître qu’une époque est terminée.
« The Clearing » ouvre enfin un espace. Après les plafonds bas et les structures surchargées, la musique offre une clairière, une respiration au centre du système. Mais la lumière n’y est pas totalement naturelle. On ignore si l’on a réellement atteint l’extérieur ou seulement une imitation souterraine du ciel. Cette ambiguïté rend le morceau particulièrement beau : il ressemble à une pause, sans promettre qu’elle durera.
« A Nice Place for Witches » accueille ensuite l’un des décors les plus évocateurs de l’album. Le titre imagine une végétation clandestine, éclairée par des lanternes, au fond d’une cavité oubliée. L’espace paraît chaleureux, presque hospitalier, mais une magie obscure circule dans ses recoins. Saakeli y mêle douceur, mystère et menace diffuse. C’est un lieu où l’on pourrait rester longtemps, à condition d’accepter de ne plus être tout à fait la même personne en repartant.
« Conduit » agit comme un passage fonctionnel entre plusieurs zones. Le morceau évoque un tuyau, un tunnel technique, un réseau chargé de faire circuler l’électricité, l’eau ou les souvenirs. Saakeli travaille ici davantage le mouvement que le paysage. L’auditeur est transporté, aspiré d’une chambre à l’autre, sans pouvoir choisir sa destination. On entend presque la structure respirer autour de soi.
« Small Machines » révèle les mécanismes cachés dans les murs. Rien de monumental : de petites machines obstinées, répétant des tâches mystérieuses dans l’obscurité. Le morceau possède une précision presque ludique, mais quelque chose d’émouvant naît de cette activité minuscule. Ces dispositifs semblent continuer à fonctionner alors que personne ne les surveille plus, comme des habitudes mentales survivant longtemps après avoir perdu leur raison d’être.
« Important Announcement » interrompt brutalement la visite pendant vingt-huit secondes. Une annonce officielle surgit, trop courte pour éclaircir quoi que ce soit et suffisamment autoritaire pour provoquer l’attention. Le message paraît impossible à comprendre, ou peut-être inutilement compliqué. Saakeli condense ici tout l’absurde de la communication institutionnelle : une voix exige l’écoute sans garantir qu’elle possède quelque chose à dire.
« There Was This Man » plonge ensuite dans une mémoire parlée de près de sept minutes. Le morceau évoque une Naples pluvieuse, enfouie, presque irréelle, comme si la ville avait été reconstruite sous terre par quelqu’un qui ne se souvenait plus exactement de ses rues. La voix raconte, hésite, reconstruit. Ce personnage a peut-être existé, peut-être seulement dans le récit. Saakeli transforme la mémoire en grotte : plus on avance, plus les détails semblent précis, mais moins on est certain de leur vérité.
« Kill Screen » marque le dysfonctionnement majeur du système. Pendant plus de six minutes, la danse se brise, redémarre et se heurte à ses propres erreurs. Le titre emprunte au vocabulaire du jeu vidéo l’idée d’un niveau où les données s’effondrent parce que la machine ne peut plus suivre. Ici, le cave system atteint sa limite. Les pulsations persistent malgré le bug, créant une fête accidentée, presque posthumaine, où les corps continuent de bouger pendant que le décor se désagrège.
« Love » occupe plus de huit minutes et devient la plus longue chambre du parcours. Saakeli y fait tourner une ancienne idée de chanson romantique jusqu’à l’épuisement. Le sentiment commence comme une promesse tendre, puis la répétition change progressivement sa nature. Ce qui rassurait enferme. Ce qui émouvait obsède. Le morceau expose la frontière floue entre fidélité et fixation, entre conserver un amour et être conservé par lui. La durée n’est pas excessive : elle est précisément le piège.
« The Exit (Sand and Sun) » annonce enfin la sortie. Après tant de béton, de machines et d’humidité, le sable et le soleil pourraient incarner la délivrance. Pourtant, la lumière est presque trop claire, la simplicité trop soudaine. Saakeli ne termine pas sur une victoire grandiose, mais sur une sensation de réadaptation. Les yeux doivent se réhabituer. Le monde extérieur semble plus plat après les profondeurs traversées. On respire, mais on garde encore sur les vêtements l’odeur de la pierre.
« Different Kinds of Caves » puise librement dans l’ambient, le trip-hop lo-fi, le jazz trouble, l’électronique cassée, le spoken word et une pop volontairement difforme. Pourtant, la cohérence ne vient jamais d’un genre. Elle vient de la manière dont Saakeli pense chaque morceau comme une géographie psychologique.
Les grottes de l’album peuvent être des refuges, des blessures, des souvenirs d’enfance, des machines mentales ou des espaces où l’on vient cacher ce que l’on ne sait pas encore nommer. L’artiste ne cherche pas à les expliquer entièrement. Il préfère les rendre habitables, puis observer ce qu’elles font à ceux qui entrent.
Au terme des seize morceaux, le labyrinthe ne disparaît pas. Il s’est simplement déplacé. Saakeli nous laisse dehors, sous le sable et le soleil, avec cette certitude un peu gênante : certaines cavités n’étaient pas sous la terre. Elles étaient déjà en nous.
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