« Avec “Baseline”, Hate At First Sight fait de la basse une ligne de tension permanente : un morceau sec, nerveux et sans vernis, quelque part entre paranoïa post-punk et brutalité alternative contemporaine. »
Tout part du nerf
Il y a des morceaux qui commencent par une idée, d’autres par une mélodie. « Baseline », lui, donne plutôt l’impression de naître d’une impulsion physique : une basse tendue, une sensation de mouvement forcé, quelque chose qui pousse vers l’avant avant même que l’on ait décidé de suivre.
Hate At First Sight vient de Reno, Nevada, et travaille précisément cette zone où plusieurs décennies de rock alternatif semblent se télescoper sans chercher à cohabiter poliment. Le projet revendique autant l’agressivité anguleuse de Faith No More que l’énergie plus contemporaine de Drug Church, en passant par les fondations post-punk de Public Image Ltd. Sur le papier, le mélange pourrait facilement devenir une collection de références. Dans les faits, « Baseline » convainc surtout lorsqu’il oublie ses filiations et s’appuie sur ce qu’il possède de plus direct : son rythme interne.
La basse ne sert pas simplement de fondation. Elle devient un personnage, presque un dispositif de contrainte. Elle tourne, insiste, ramène constamment le morceau vers une tension sourde tandis que les guitares occupent davantage les marges, ajoutant de la friction plutôt qu’un mur sonore systématique. Cette économie relative fonctionne bien. Hate At First Sight n’a pas besoin de saturer chaque seconde pour paraître lourd.
On retrouve aussi dans le morceau cette fascination assumée du projet pour les textures synthétiques et industrielles des années 80 et 90. Certains passages évoquent la froideur mécanique de Ministry ou de Nine Inch Nails, mais sans atteindre leur radicalité sonore. C’est d’ailleurs l’une des limites intéressantes de « Baseline » : le morceau suggère parfois un danger qu’il pourrait pousser encore plus loin. Les textures restent relativement lisibles, la structure suffisamment contrôlée, là où un abandon plus brutal aurait peut-être accentué son caractère.
Cela dit, cette retenue évite aussi au titre de sombrer dans une reconstitution nostalgique. Hate At First Sight semble moins intéressé par l’idée de « sonner comme » une époque que par celle de récupérer certaines de ses tensions : les basses sèches, les synthés légèrement toxiques, la répétition hypnotique, puis de les replacer dans une production plus contemporaine.
La voix participe à cette impression de confrontation permanente. Elle ne cherche pas particulièrement à séduire, et c’est probablement le bon choix. L’interprétation reste abrasive, avec une forme de détachement agressif qui convient parfaitement au projet. Certains passages auraient toutefois gagné à davantage varier leur intensité ; la tension, lorsqu’elle reste trop longtemps au même niveau, risque de devenir une texture plutôt qu’une véritable montée dramatique.
« Baseline » trouve néanmoins son efficacité dans cette obstination. Le titre avance comme une machine légèrement déréglée mais encore parfaitement capable de broyer ce qui se trouve devant elle.
Cette esthétique s’inscrit logiquement dans « Familiar Mutations », l’EP avec lequel Hate At First Sight affine aujourd’hui son identité. Le projet y cherche moins une catégorie musicale qu’un point de collision. Post-punk, rock alternatif, hardcore moderne et électronique industrielle apparaissent comme différentes manières d’exprimer une même irritation.
Le choix paraît cohérent avec le discours de Chaotic K, qui refuse explicitement de faire entrer sa musique dans des cases propres. Cette liberté est crédible lorsqu’elle se traduit réellement dans les arrangements, moins lorsqu’elle repose simplement sur l’empilement de références. « Baseline » appartient heureusement davantage à la première catégorie.
Il reste encore à Hate At First Sight une marge pour rendre son univers plus immédiatement identifiable, notamment en poussant certains partis pris sonores jusqu’au malaise plutôt qu’en restant dans une zone alternative relativement familière. Mais ce qui est déjà là possède suffisamment de caractère pour ne pas disparaître dans le flot.
« Baseline » ne cherche pas la sophistication démonstrative. Il préfère maintenir le corps dans un état d’alerte.
Une basse tourne. Les guitares griffent les bords. Les synthés laissent derrière eux un goût métallique.
Et Hate At First Sight continue d’avancer sans demander si le chemin est confortable.
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