« Xxäm fait de “XXÄM” un premier album sous tension, où art-pop théâtrale, synthés abrasifs, cordes cinématographiques et vulnérabilité neurodivergente se heurtent jusqu’à produire leur propre forme de lumière. »
Onze morceaux pour apprendre à vivre avec le bruit intérieur
Certains disques veulent rassurer. « XXÄM » préfère ouvrir toutes les portes en même temps.
Le premier album de Xxäm avance comme une succession de pièces mentales : certaines brillent trop fort, d’autres semblent presque plongées dans le noir, quelques-unes donnent l’impression de refermer brutalement leurs murs autour de l’auditeur. Il y a du mouvement, du conflit, des ruptures, des nappes qui se déploient puis disparaissent, des textures métalliques, des percussions sèches, des synthés qui mordent et des arrangements orchestraux qui surgissent là où on ne les attend pas.
Le projet revendique Kate Bush, Björk, Tori Amos, Peter Gabriel, Goldfrapp ou encore The Knife comme points de repère, mais son intérêt réside surtout dans la manière dont Xxäm utilise ces filiations pour parler de dualité, de honte, de neurodivergence, de pression sociale, de colère politique, d’amour et de deuil.
L’album ne cherche pas la sobriété. Il assume le drame.
Et parfois, c’est exactement ce qu’il fallait.
« Trial by Fire »
L’ouverture ne prend aucun détour.
« Trial by Fire » utilise l’imaginaire du bûcher et de la chasse aux sorcières pour parler d’un secteur musical perçu comme un espace où l’on peut être consumé avant même d’avoir eu le temps d’exister. Les guitares rugissent, les cordes épaississent le cadre, et le morceau pose immédiatement l’idée d’une lutte entre survie et exposition.
L’inspiration Muse est perceptible dans cette envie de grandeur et de tension presque apocalyptique, mais Xxäm ne se contente pas d’emprunter le geste. Le morceau parle d’un environnement où l’artiste est sommé d’être visible, performant, adaptable, tout en acceptant le risque d’être brûlé par le système qu’il cherche à intégrer.
La métaphore est imposante, peut-être même trop explicite à certains endroits, mais elle fonctionne comme manifeste inaugural.
« Riddle Me This »
Après le feu, le cerveau.
« Riddle Me This » bascule vers une pulsation disco 80s plus nerveuse, avec des syncopes électroniques et des glissandos de harpe qui viennent déstabiliser l’équilibre.
Le morceau met en scène la coexistence entre hyper-analyse et chaos. Cette sensation d’être simultanément trop concentré et totalement débordé donne au titre son énergie. Tout semble calculé, mais rien n’a l’air parfaitement stable.
C’est ici que l’album commence vraiment à installer son rapport à la neurodivergence : non pas comme une étiquette, mais comme une expérience rythmique. La musique pense trop vite, change de direction, puis revient sur une idée avec une précision presque obsessionnelle.
Le résultat est vif, parfois épuisant, mais volontairement.
« Word of Mouth »
« Word of Mouth » imagine la rumeur comme quelque chose de végétal.
Un synthé organique se développe progressivement, puis la rythmique devient plus rigide, plus insistante. L’image évoquée par Xxäm est presque celle d’une jungle où les paroles se répandent comme des lianes, jusqu’à envahir tout l’espace.
Le morceau fonctionne bien parce qu’il ne traite pas le gossip comme un simple sujet social. Il lui donne une forme physique.
La rumeur pousse.
Elle s’accroche.
Elle finit par rendre l’air difficile à respirer.
Cette manière de matérialiser un phénomène abstrait est l’une des forces de l’album.
« Eyes on the Devil »
Ici, tout ralentit.
Orgues, flûtes, piano électrique et crépitements statiques construisent une atmosphère plus ancienne, presque médiévale par moments, mais jamais complètement détachée de l’électronique.
« Eyes on the Devil » regarde la honte neurodivergente de face. Les regrets, les souvenirs embarrassants, les gestes rejoués en boucle dans la tête deviennent une sorte de présence démoniaque.
Le morceau évite heureusement de romantiser cette noirceur. Il est lourd, presque nauséeux par moments, puis la statique arrive comme un signal de relâchement.
Pas une guérison.
Juste la possibilité d’une respiration.
« Settle for Less »
« Settle for Less » est plus accessible, mais son sujet ne l’est pas.
Le morceau parle de la tentation de réduire ses attentes pour éviter la déception. Ne pas demander trop. Ne pas espérer trop. Accepter moins avant même que quelqu’un ait eu la possibilité de nous dire non.
Le quatre-temps, la ligne de basse en octaves et les cordes gonflées créent une énergie synth-pop très efficace. L’ajout de chants grégoriens donne au morceau une dimension légèrement théâtrale, presque trop grande pour son propre sujet, mais ce contraste lui va bien.
Parce que « Settle for Less » parle justement de la distance entre ce que l’on ressent intérieurement et la manière minuscule dont on finit parfois par vivre.
« Fighting with Lions »
Le disque entre ici dans une arène.
« Fighting with Lions » refuse la répétition facile. Les snares changent, les kicks bégayent, les coups orchestraux surgissent comme des impacts physiques.
Le morceau décrit une lutte contre une présence écrasante, presque impossible à appréhender autrement que par le combat.
L’inspiration Björk apparaît dans cette manière de traiter le rythme comme une matière instable plutôt que comme simple fondation. Xxäm utilise les ruptures pour rendre le malaise corporel.
C’est l’un des titres les plus déroutants de l’album, mais aussi l’un des plus cohérents avec sa volonté d’éviter les chemins trop propres.
« Freshly Fell »
« Freshly Fell » descend plus bas encore.
Arpèges glitchés, sub-bass massive, chœurs qui s’effacent progressivement : le morceau travaille la sensibilité au rejet et cette manière de vivre un refus comme une chute totale.
Le titre parle aussi de victimisation, mais sans excuser totalement la posture. Xxäm semble chercher la frontière entre douleur réelle et enfermement dans sa propre narration.
C’est une nuance bienvenue.
Le morceau ne se contente pas de dire « on m’a blessé ». Il demande ce qu’on fait ensuite de cette blessure.
Le fade-out choral, inspiré par l’ampleur de « The Planets » de Holst, apporte une sortie presque cosmique à un morceau pourtant profondément intérieur.
« Voice of Reason »
C’est le seul morceau ouvertement politique de l’album.
« Voice of Reason » imagine un dialogue avec l’autoritarisme depuis le point de vue de ceux qui en subissent directement les conséquences.
Les beats restent dépouillés, les pads épais, presque immobiles. Ce choix laisse davantage de place au texte et évite que la chanson ne devienne un simple exercice de colère.
Xxäm ne cherche pas ici la subtilité totale. Le morceau veut confronter.
Mais l’intérêt vient surtout de ce renversement : la « voix de la raison » n’est pas nécessairement celle qui parle le plus fort ou qui occupe la position dominante.
Parfois, elle vient d’en bas.
« Always Been the Same »
Après la politique, retour à la boucle mentale.
« Always Been the Same » est une ballade synthétique plus réflexive, mais elle garde un humour sec qui lui évite de s’enfoncer dans l’auto-apitoiement.
Le morceau parle des pensées qui reviennent, des habitudes anxieuses, des mêmes scénarios rejoués jusqu’à l’épuisement.
La différence avec « Eyes on the Devil » est importante : ici, Xxäm semble prendre davantage de distance.
Le problème n’a pas disparu.
Mais il est devenu observable.
Et parfois, cette distance suffit pour commencer à ne plus le laisser tout gouverner.
« Zygote »
« Zygote » ouvre soudain une autre température.
Les synthés brillent davantage, le kick ressemble à un battement de cœur, et le morceau se rapproche d’une déclaration d’amour presque pure.
Le titre lui-même est fascinant : le zygote, première cellule issue de la rencontre, devient une image de commencement absolu.
Après un album rempli de chaos, de honte, de conflit et d’auto-analyse, Xxäm choisit ici de parler d’un amour qui semble sécurisé, protecteur, presque neuf.
Certains passages sont volontairement dépouillés de mots, comme si le langage devenait insuffisant.
C’est l’un des rares moments où le disque ne paraît pas se battre contre quelque chose.
Il laisse simplement une présence exister.
« Black Doves »
La fin arrive avec des colombes noires.
Le symbole est beau précisément parce qu’il refuse l’évidence. La colombe évoque généralement la paix, mais le noir ajoute le deuil, la perte, quelque chose de plus ambivalent.
Cordes lumineuses, harpe, chœurs : « Black Doves » ferme l’album sur une douceur qui ne nie rien de ce qui a précédé.
Le morceau parle de laisser partir.
Pas d’oublier.
Cette différence est essentielle.
Après onze titres à lutter contre les systèmes, contre les autres, contre soi-même, Xxäm termine sur un geste beaucoup plus calme : accepter que certaines choses ne reviennent pas.
Et comprendre que la liberté peut parfois commencer exactement là.
Le spectaculaire comme langage intérieur
« XXÄM » n’est pas un album discret.
Ses arrangements sont chargés, ses images larges, ses influences assumées, sa dramaturgie parfois presque démesurée. Cette abondance peut par moments donner l’impression que chaque émotion réclame son propre décor monumental.
Mais ce serait aussi manquer ce que Xxäm essaie de faire.
Le disque parle d’un esprit où tout semble arriver avec trop d’intensité. Dans ce contexte, l’excès devient moins une coquetterie esthétique qu’un outil narratif.
Tout n’a pas la même force. Certains morceaux auraient gagné à retirer une couche, à laisser davantage de silence ou à faire confiance à une idée plus simple. Mais l’ensemble possède une cohérence émotionnelle réelle et une ambition qui dépasse largement l’exercice de style.
Xxäm ne cherche pas à rendre le chaos élégant.
Iel cherche plutôt à lui construire une scène suffisamment grande pour qu’on puisse enfin le regarder.
Puis, morceau après morceau, à apprendre à en sortir.
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