« Quinze morceaux en un peu plus d’une demi-heure, des guitares plus présentes qu’auparavant et une méthode de création presque entièrement intuitive : “algorithm & blues” observe chez Bloomfield Machine ce drôle de point de rencontre où la machine organise, brouille et parfois révèle ce que l’humain n’arrive pas à formuler. »
Brian Kassan travaille seul, chez lui, en Californie. Il écrit, joue, enregistre et mixe tout lui-même, sans chercher à reproduire une méthode précise d’un album à l’autre. Pour ce neuvième disque de Bloomfield Machine, il a même poussé cette logique assez loin : moins de plans, davantage de fouille dans des banques de sons, de rythmes, de fragments enregistrés sur téléphone, jusqu’à ce qu’une direction apparaisse.
« A variation of nothing » ouvre le disque en moins de deux minutes et annonce immédiatement ce goût du format compact. Bloomfield Machine ne développe pas ses idées jusqu’à épuisement ; il préfère souvent les saisir, les déformer puis passer ailleurs. « Chemical Embrace » élargit ensuite la palette, tandis que « Algorithm & Blues » donne son nom au disque et place au centre cette rencontre entre sentiment et système.
C’est moins une dénonciation de la technologie qu’une cohabitation parfois inconfortable avec elle.
Les liner notes écrites par Ken Lee d’Eleven Shadows parlent de machines capables de pleurer, d’êtres humains qui les détestent tout en constatant qu’elles deviennent meilleures dans certaines tâches, puis de cette nécessité ambiguë de « faire la paix avec l’ennemi ». Bloomfield Machine n’utilise pourtant aucune IA sur l’album. Ici, la machine est davantage un environnement, un outil, une idée qui infiltre la perception.
« The engineered life » et « Distraction Machine » prolongent naturellement cette tension. Le premier évoque un monde réglé, construit, peut-être trop bien organisé ; le second pointe une autre forme de mécanique contemporaine, celle qui capte sans cesse l’attention. « Forensic Smiles » introduit une image plus inquiétante encore : le sourire observé comme une preuve, presque disséqué.
Puis l’album devient franchement joueur.
« Aggressively Unproductive » porte déjà dans son titre un paradoxe amusant, comme si même l’inaction devait désormais produire de la performance. « Hiccup Culture », qui ne dépasse pas une minute trente-deux, arrive comme un spasme au milieu du flux. « The waiting room » ralentit ensuite le rythme général et laisse davantage de place à cette sensation d’entre-deux qui revient souvent dans les compositions de Kassan.
« Deep Dish Dharma » apporte quant à lui un humour presque absurde dans sa juxtaposition entre spiritualité et trivialité. Cette faculté à ne pas traiter ses propres concepts avec trop de solennité évite à « algorithm & blues » de devenir un essai philosophique transformé en album électronique.
« Threat of Clarity » est peut-être l’un des titres les plus révélateurs de sa méthode.
Chez Bloomfield Machine, la clarté n’est jamais forcément une récompense. Les mélodies sont fortes, mais elles sont régulièrement brouillées par le sound design, le bruit, le glitch ou des traitements qui les rendent moins immédiatement stables. L’intérêt vient précisément de là : savoir qu’une structure existe sans toujours pouvoir la saisir parfaitement.
« Meander » l’assume jusque dans son nom, avant que « Stop the Hammering » ne pulvérise le format avec cinquante-deux secondes seulement. La pièce fonctionne presque comme un incident de parcours, une interruption volontaire au milieu d’un album déjà très fragmenté.
« The void for beginners » conserve cette ironie pince-sans-rire : même le vide aurait désormais besoin d’un manuel d’introduction.
Enfin, « Time Blind » referme l’ensemble sur une autre forme de perte de repère. Après avoir traversé algorithmes, ingénierie, distraction, productivité et perception, Bloomfield Machine termine sur le temps lui-même, comme si celui-ci devenait à son tour quelque chose que l’on ne savait plus lire correctement.
Ce neuvième album apporte aussi davantage de guitare au vocabulaire de Kassan. Principalement associé aux claviers, il laisse ici ressortir plus franchement son versant rock, sans abandonner l’électronique, les textures bruitistes et les constructions mélodiques qui définissent déjà le projet.
Tout a été façonné dans son appartement d’Orange County, qu’il décrit comme un refuge après plusieurs mois marqués par la perte et une sensation d’instabilité. La musique n’illustre pas directement ces événements ; elle sert plutôt d’espace où le subconscient peut parler sans devoir produire une explication correcte.
C’est peut-être pour cela que « algorithm & blues » mérite plusieurs écoutes.
Pas parce qu’il cacherait un grand secret derrière chacune de ses quinze pistes, mais parce que Bloomfield Machine travaille précisément dans ce que l’on remarque trop tard : une guitare qui surgit derrière un synthé, un bruit qui déforme une mélodie, une idée interrompue avant de devenir confortable.
La machine avance. Kassan, lui, continue de lui laisser suffisamment de défauts pour qu’on entende encore quelqu’un derrière.
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