Konrad Kinard casse la mesure de « I Put A Spell On You » pour mieux en préserver le malaise
- Publishedseptembre 15, 2026
« On avait déjà retrouvé Konrad Kinard autour de “War Is Family”, projet où il confrontait mémoire, histoire et performance. Avec “I Put A Spell On You”, il s’attaque cette fois à un monument presque intouchable et commence par faire exactement ce qu’on lui avait déconseillé : remplacer la mesure à quatre temps par une pulsation à sept. »
Le défi tient presque de la provocation.
Quelqu’un parie à Konrad Kinard qu’il ne pourra pas faire fonctionner « I Put A Spell On You » en sept temps. Il accepte. La chanson, immortalisée par Screamin’ Jay Hawkins puis réinterprétée par Nina Simone, perd alors une partie de sa stabilité familière et bascule dans quelque chose de plus bancal, plus inquiétant, plus difficile à anticiper.
C’est précisément ce que Kinard cherchait.
Son arrangement ne s’intéresse pas à la fidélité patrimoniale. Il prend l’intensité quasi possédée de Hawkins, la gravité émotionnelle de Simone, puis les fait passer par un vocabulaire beaucoup plus personnel : jazz, électronique avant-gardiste, industrial, percussion, trombone et silences volontairement laissés à découvert.
La réduction de l’orchestration est presque une révolution interne pour lui.
Kinard reconnaît lui-même avoir tendance à beaucoup orchestrer. Ici, il fait l’inverse. La voix, les électroniques, le piano et le gamelan qu’il manipule doivent partager l’espace avec le trombone de Benji Arnold et les percussions de Teruki Chan. Ce qui manque devient aussi important que ce qui reste.
Et c’est peut-être la décision la plus radicale du morceau.
Le musicien affirme que la vérité se trouve souvent dans le silence entre les sons. « I Put A Spell On You » utilise donc le vide comme matériau actif. Au lieu d’empiler des couches pour augmenter la menace, Kinard laisse certaines respirations devenir inconfortables. L’auditeur doit presque combler lui-même ce qui n’est pas joué.
Le résultat possède ce que le saxophoniste Michael Caglianone a joliment décrit comme la bonne dose de « sexy/creepy ».
Difficile de mieux résumer cette version. La sensualité du morceau original est toujours là, mais elle n’est jamais rassurante. Le sept temps crée une légère torsion permanente ; le trombone n’arrondit pas les angles, il épaissit l’étrangeté ; la percussion déplace davantage qu’elle ne stabilise.
Les premières prises instrumentales et vocales remontent à 2020, au moment du déclenchement de la pandémie. Le morceau a ensuite attendu avant d’être complété avec Arnold et Chan. Kinard raconte cette dernière phase avec son humour habituellement sec, évoquant des méthodes volontairement extrêmes pour pousser ses collaborateurs à produire quelque chose d’intéressant — une anecdote à prendre comme partie intégrante de son théâtre de studio autant que comme récit littéral.
Enregistré à Falling On Deaf Ears à Leeds, produit par Kinard pour Incinerate Media puis mixé et masterisé par Fredrik Kinbom à Madame Vega’s Boudoir à Berlin, le titre marque aussi un changement de méthode.
Konrad Kinard vient d’un parcours où les frontières ont toujours été poreuses : scène downtown new-yorkaise, performance, danse, installation, collaborations avec Rhys Chatham, Glenn Branca ou Arthur Russell, puis projets beaucoup plus narratifs et interdisciplinaires.
« I Put A Spell On You » ne cherche donc pas à prouver qu’il peut reprendre un classique.
Il préfère montrer qu’une chanson aussi connue peut encore devenir instable dès qu’on déplace son centre de gravité.
Et dans cette version, le sort fonctionne justement parce qu’on ne sait jamais exactement sur quel temps il va retomber.
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