« Une grand-mère de 96 ans, une émission grecque regardée un après-midi, une voix spoken word enregistrée seule à Detroit puis envoyée à un producteur jamais rencontré : “Wild Woman Greek Isles” possède déjà l’allure d’un petit accident heureux avant même que la jungle et les breaks entrent dans la pièce. »
Le morceau commence loin du studio.
Katie Chonacas, alias Saint Kyriaki, passe du temps en Grèce avec sa grand-mère, Gia Gia. Elles regardent ensemble l’émission Your Face Sounds Familiar. Une performance attire son attention, puis une recherche l’amène jusqu’à un remix signé Starious, producteur basé à Athènes. Elle lui écrit, lui envoie plusieurs pistes de spoken word a cappella et lui laisse une liberté presque totale. Une semaine plus tard, les mots ont changé d’environnement.
Cette chronologie donne à « Wild Woman Greek Isles » son étrangeté.
Habituellement, une voix se pose sur une production déjà esquissée. Ici, Starious reçoit une parole nue et traite son rythme naturel comme s’il s’agissait déjà d’un instrument. Les inflexions, respirations et cadences de Chonacas deviennent l’ossature autour de laquelle il construit les breaks, les basses et toute la partie électronique.
Le résultat possède quelque chose d’assez jubilatoire.
Le spoken word conserve son caractère intime, presque théâtral, pendant que la production le projette dans un univers jungle et drum & bass beaucoup plus nerveux. Les rythmiques syncopées donnent de la vitesse, les textures plus ambiantes élargissent le décor et le morceau se retrouve suspendu entre performance poétique et piste de club.
Saint Kyriaki arrive avec deux géographies déjà chargées musicalement.
Elle est gréco-américaine, née et élevée dans la région de Detroit. Elle évoque autant l’héritage mélodique de Motown que l’histoire électronique de la ville, tout en citant Sade, Billie Holiday ou Madonna parmi les voix qui ont accompagné sa formation musicale. Puis viennent la culture DJ internationale et l’underground techno de Detroit, qui expliquent assez naturellement son attirance pour des productions électroniques plus profondes et rythmiques.
« Wild Woman Greek Isles » fabrique donc une liaison assez littérale entre ces influences.
Les voix ont été enregistrées à Detroit, puis envoyées en Grèce, où Starious a construit la production depuis Athènes. Les kilomètres deviennent presque une composante de l’arrangement : une matière vocale américaine façonnée par une artiste aux racines grecques revient musicalement vers le pays de sa famille.
Mais le détail le plus attachant reste peut-être Gia Gia.
À 96 ans, la grand-mère de Saint Kyriaki devient involontairement le premier maillon du morceau. Pas en studio, pas derrière un instrument : simplement en partageant un après-midi devant la télévision avec sa petite-fille. Cette scène minuscule produit ensuite une collaboration transatlantique avec un musicien que Chonacas dit ne jamais avoir rencontré physiquement.
C’est précisément ce que « Wild Woman Greek Isles » réussit le mieux à raconter sans avoir besoin de le surligner.
Une création peut partir d’un canapé, traverser Detroit, Athènes, plusieurs générations et une connexion internet, puis finir en breaks jungle.
Chez Saint Kyriaki, le voyage n’est pas autour du morceau.
C’est le morceau.
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