« Huit pièces, des instruments joués en direct et une idée presque domestique de la chaleur : avec “öð[øh]”, Benjamin Djurhuus quitte l’arrière-plan pour composer un disque où le silence, la proximité et l’acoustique comptent autant que les mélodies. »
Le froid des îles Féroé aurait pu devenir l’image facile.
Benjamin Djurhuus préfère travailler contre elle.
Originaire de Syðrugøta, le multi-instrumentiste et producteur imagine « öð[øh] » comme une recherche de chaleur humaine, débarrassée de tout spectaculaire. Celle d’une pièce où personne ne regarde l’heure, d’une conversation qui se prolonge, d’un silence qui n’a rien d’embarrassant. Son premier album sous cette identité personnelle s’installe précisément dans cet espace-là.
Après des années passées à produire, écrire et accompagner d’autres projets, Djurhuus choisit ici de réduire la distance entre lui et sa musique.
L’instrumentation acoustique devient essentielle. Folk, racines traditionnelles et écriture cinématographique circulent dans les huit morceaux sans donner l’impression d’un exercice de style. Les arrangements privilégient la matière réelle des instruments, leur résonance, les petits espaces laissés entre eux. On entend moins une volonté d’impressionner qu’un soin presque architectural porté à la manière dont le son occupe une pièce.
« Ávegis, framvegis » ouvre le disque en un peu plus de trois minutes.
Sa position inaugurale compte davantage que toute interprétation littérale de son titre. Il agit comme un seuil : assez ramassé pour installer immédiatement le langage de l’album, sans épuiser ses ressources. Djurhuus présente d’emblée cette façon de travailler les volumes avec retenue, en laissant l’acoustique conserver sa profondeur naturelle.
« Badihu » prend ensuite davantage son temps.
Ses quatre minutes permettent au disque d’élargir son cadre. Là où l’ouverture devait installer un monde, cette deuxième pièce lui donne déjà plus de mobilité. Le principe de « öð[øh] » apparaît progressivement : alterner intimité et passages plus animés sans rompre l’unité sonore.
« Dorian Waltz » arrive avec un titre qui fournit, cette fois, une indication musicale plus concrète.
La référence à la valse suggère une écriture fondée sur le mouvement et la pulsation, tandis que « Dorian » renvoie naturellement au mode dorien. Sans transformer le morceau en leçon de théorie, cette combinaison dit assez bien l’élégance du projet : une musique qui peut rester immédiatement sensible tout en reposant sur une construction réfléchie.
« Søgade » franchit à nouveau la barre des quatre minutes.
Au centre de l’album, le morceau participe à cette impression de promenade plutôt que de narration imposée. « öð[øh] » n’a pas besoin d’un chanteur pour dicter un sentiment précis ; ses pièces instrumentales fonctionnent davantage par déplacement de textures, variations de densité et qualité de présence.
Puis « Stúkukvartett » étire le temps jusqu’à 5 min 03.
C’est la pièce la plus longue de l’ensemble, et sa place n’est pas anodine. Après plusieurs formats contenus autour de trois ou quatre minutes, Djurhuus s’accorde ici davantage d’espace. Le disque semble momentanément agrandir la pièce autour de l’auditeur, ce qui correspond parfaitement à sa conception de la musique comme environnement plutôt que comme simple succession de thèmes.
« Glintan » revient à une durée beaucoup plus courte, 3 min 21.
Ce resserrement évite que l’album ne s’installe dans une seule vitesse. L’une des réussites de « öð[øh] » tient justement à ces changements de proportions : l’ensemble reste paisible sans devenir uniforme, contemplatif sans perdre toute impulsion.
« Sært meg so væl » occupe ensuite 4 min 45, l’une des plages les plus généreuses du disque.
À ce stade, les repères sont suffisamment installés pour que Benjamin Djurhuus puisse laisser davantage durer ses idées. Sa musique fonctionne bien lorsqu’elle bénéficie de ce temps supplémentaire : les instruments peuvent résonner, les transitions devenir moins immédiatement perceptibles, et l’écoute se rapprocher de cette sensation d’immersion recherchée depuis le début.
« Harrans varðveitsla » ferme enfin l’album.
Le choix d’un morceau au titre féroïen pour conclure rappelle discrètement l’ancrage géographique du projet. Les racines de Djurhuus restent présentes sans être transformées en folklore démonstratif. Elles circulent dans la langue, dans l’attention portée au jeu acoustique et dans cette relation très physique à l’espace sonore.
Cette dernière dimension prend d’ailleurs une forme particulièrement intéressante sur scène.
Pour son expérience live, huit musiciens se placent en cercle autour du public. Les spectateurs cessent alors d’être face à la musique : ils se retrouvent littéralement à l’intérieur. Instruments acoustiques, voix et résonances arrivent de plusieurs directions, donnant une forme concrète à ce que le disque suggère déjà au casque.
L’idée pourrait sembler conceptuelle sur le papier. Elle est surtout cohérente avec la manière dont Benjamin Djurhuus compose.
« öð[øh] » repose sur une conception presque tactile du son : quelques centimètres supplémentaires entre deux instruments, une note qu’on laisse disparaître seule, une dynamique qui monte sans chercher l’explosion.
Même dans ses passages les plus amples, le disque garde cette échelle humaine.
Huit morceaux plus tard, rien n’a vraiment demandé à être applaudi plus fort que le reste.
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