« Onze pistes, trois mouvements — chute, humanité, ascension — et une même obsession : retrouver quelque chose de vivant sous les mécanismes économiques, sociaux et affectifs qui finissent par nous user. “MAHA (Make America Human Again)” transforme la colère de Pridhvi Sunain Zoro en album-concept, puis cherche progressivement une sortie. »
« F**king Dance » commence presque à contre-emploi.
Pour ouvrir un disque préoccupé par l’épuisement économique et les fractures de la société américaine, Pridhvi Sunain Zoro choisit la danse. Pas comme parenthèse insouciante : plutôt comme réaction physique à la saturation. La pop et l’électronique donnent au morceau une énergie immédiate tandis que son écriture décrit, du point de vue de Zoro, l’impression de courir après l’argent, le travail et une réussite dont les règles semblent déjà écrites par d’autres. La fête devient défouloir. Elle inaugure parfaitement la première partie de « MAHA » : lorsque tout paraît coincé, il reste encore le corps.
« Falling Through The Fire » détruit rapidement cette illusion d’échappatoire.
La production prend une dimension plus ample, proche d’une pop-rock cinématographique. Zoro présente ce titre comme le contrecoup émotionnel de la rébellion : après l’adrénaline vient la chute. Ce deuxième morceau est important dans la mécanique du disque car il empêche « F**king Dance » d’être entendu comme un simple hymne festif. L’incendie est déjà là ; la danse n’en était que le premier réflexe.
Avec « Give Me A World », l’album change d’échelle.
La formulation ressemble presque à une demande enfantine, immense et impossible : puisqu’un environnement paraît défaillant, autant en réclamer un autre. Zoro inscrit cette chanson dans les préoccupations plus larges de « MAHA » autour des divisions sociales, de l’épuisement écologique et des rapports économiques. Musicalement, les quatre minutes du titre lui permettent aussi d’élargir le cadre après deux ouvertures relativement compactes. La première phase du projet approche de son point de rupture.
Puis arrive « Human Again ».
C’est le pivot évident de l’album, jusque dans son titre. Batterie polie, guitare électrique beaucoup plus incisive et construction pop expansive accompagnent une idée qui donne sa colonne vertébrale au projet : Zoro oppose sa conception de la dignité, de la communauté et de la relation humaine à une existence réduite au rendement et à la compétition. Cette vision est celle de l’auteur ; « MAHA » fonctionne précisément parce qu’il l’assume comme un point de vue personnel plutôt que comme un traité.
Le parcours de Zoro éclaire cette position particulière.
Né en Inde, élevé entre le sud du pays et Santa Monica, il se décrit comme un « third culture kid ». Sa vie américaine s’est ensuite construite entre plusieurs univers, notamment ses études à UC Berkeley et son engagement dans la réserve de l’US Air Force. Cet entre-deux nourrit une écriture qui regarde les États-Unis simultanément depuis l’intérieur et avec une certaine distance.
« Love Just Fades Away » prend alors une direction beaucoup plus intime.
C’est une respiration essentielle. Après avoir parlé de systèmes, de collectif et d’identité, Zoro réduit soudain le champ à une relation qui se défait. La perte n’est plus sociale mais sentimentale. Le choix est intelligent : si « MAHA » prétend parler de ce qui nous rend humains, il doit aussi accepter la banalité douloureuse d’un amour qui disparaît sans nécessairement fournir un grand événement spectaculaire.
« Children Of The Storm » ramène ensuite le dehors dans la pièce.
Le titre appartient à cette deuxième phase consacrée à l’humanité, mais une humanité déjà marquée par ce qu’elle traverse. Les « enfants de la tempête » deviennent moins des héros que des individus façonnés par un environnement instable. La chanson prolonge ainsi l’un des meilleurs gestes narratifs de l’album : Zoro passe constamment de l’échelle collective à l’échelle personnelle, comme si les deux étaient impossibles à dissocier complètement.
« Shades With Ease » introduit une couleur différente.
Dans un disque qui prend volontiers au sérieux ses propres enjeux, cette plage plus ramassée apporte une forme de déplacement. Le titre lui-même possède davantage de décontraction, presque un geste de retrait face au vacarme ambiant. Sa position prépare surtout le dernier tiers de l’album, celui où « MAHA » commence à quitter le constat pour envisager la reconstruction.
« Slash The Ghost » est beaucoup plus troublant.
Le fantôme peut être sentimental, social, mémoriel ; Zoro lui laisse suffisamment d’indétermination pour que la chanson fonctionne sans mode d’emploi. Ce qui importe surtout dans l’architecture de « MAHA », c’est le verbe : il faut désormais agir sur ce qui continue de hanter le présent. Après plusieurs morceaux consacrés à l’endurance, le disque introduit l’idée de rupture.
« Live Beyond » bénéficie logiquement de la durée la plus généreuse : 4 min 31.
C’est ici que l’ascension annoncée par la structure en trois actes prend tout son sens. Zoro arrive au terme du parcours en élargissant le temps plutôt qu’en accélérant. Le morceau sert d’horizon au disque : vivre « au-delà » des mécanismes, des blessures et des catégories qui ont occupé les chansons précédentes. La réponse reste volontairement idéaliste. C’est aussi ce qui distingue « MAHA » d’un disque entièrement cynique : sa colère vise une possibilité de réparation.
Deux versions alternatives prolongent ensuite l’histoire.
« Freaking Dance » reprend l’ouverture sous une forme expurgée. L’intérêt est surtout éditorial : la même impulsion peut circuler dans des contextes où la version originale serait moins facilement diffusée, sans modifier la fonction du morceau dans l’album.
« Slash The Ghost – Female » est plus intéressante artistiquement.
Changer de voix après avoir entendu la première version déplace nécessairement la perception du texte. Une composition déjà construite autour de l’idée de hantise acquiert une nouvelle distance lorsqu’une autre interprète l’habite. Plutôt qu’un simple doublon, cette version bonus agit comme une petite expérience sur la façon dont une même écriture change lorsqu’elle passe dans un autre corps vocal.
L’ambition de Zoro dépasse d’ailleurs le simple empilement de chansons.
« MAHA » a été pensé comme une œuvre en trois phases — Collapse, Humanity, Ascent — et sa production a réuni à distance des collaborateurs répartis sur plusieurs continents avant l’assemblage final à Santa Monica. Le mixage est notamment associé à Yago Marques et le mastering à Luciano Vassão ; l’ensemble a été préparé pour une écoute immersive en Dolby Atmos.
Cette ampleur technique aurait pu rendre le propos pesant.
Elle sert plutôt une construction étonnamment lisible : danser pour encaisser, tomber, réclamer autre chose, réapprendre à regarder les autres, perdre quelqu’un, porter ce que l’époque dépose sur soi, puis essayer malgré tout d’avancer.
Le slogan « Make America Human Again » est évidemment provocateur par sa proximité formelle avec un slogan politique américain bien connu. Zoro s’en sert toutefois pour déplacer la discussion vers son propre terrain : la vulnérabilité, l’empathie et le besoin de communauté. Le titre de l’album annonce donc moins un programme partisan qu’une question qui court pendant une quarantaine de minutes : qu’est-ce qu’une société conserve lorsqu’elle commence à traiter l’humain comme une variable secondaire ?
« Live Beyond » ne répond pas complètement.
Et pour une fois, c’est très bien ainsi.
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