« Une ligne de basse qui refuse de tenir en place, des percussions qui claquent comme des coups de fouet, puis cette voix qui s’élève au-dessus du fracas : sur “It Will Only Hurt Once”, Conchis transforme la rupture en opération à cœur ouvert. »
La première violence du morceau est rythmique.
Une basse basse, inquiète, obstinée, maintient le système nerveux en alerte pendant que des percussions sèches viennent lacérer la mesure. Autour, les nappes de synthétiseurs assombrissent encore le paysage et des fragments électroniques traversent le mix comme des éclats. Rien n’a vraiment la politesse de rassurer.
Puis le refrain s’ouvre.
La voix de Conchis prend soudain davantage d’altitude et libère ce que toute la production retenait jusque-là. L’effet est particulièrement fort parce que « It Will Only Hurt Once » ne raconte pas une séparation hésitante. La décision semble déjà prise ; le véritable combat consiste désormais à accepter de l’exécuter.
Le titre contient toute la cruauté de cette logique : ça ne fera mal qu’une fois.
Autrement dit, mieux vaut une coupure franche qu’une plaie que l’on maintient ouverte.
Conchis développe cette idée avec un vocabulaire presque chirurgical. Lames, sutures, blessures qui doivent cicatriser : la relation amoureuse devient un corps qu’il faut parfois cesser d’essayer de sauver. L’image pourrait paraître brutale, mais elle permet surtout d’éviter le romantisme confortable de la rupture nécessaire. Faire ce qui est juste peut être atrocement douloureux.
Rester aussi.
Et parfois davantage.
La musicienne finlandaise formule elle-même cette contradiction avec une simplicité désarmante : laisser partir quelqu’un peut devenir le choix le plus bienveillant, même lorsqu’il ressemble exactement à l’inverse sur le moment.
Ce qui donne une autre dimension au morceau, c’est la manière dont il a été créé.
Gravity, le deuxième album dont « It Will Only Hurt Once » constitue le troisième extrait après « Streetlights » et « Under Your Feathers », a été imaginé pendant une grave rechute de ME/CFS. Conchis s’est retrouvée pendant des mois confinée au sol de sa salle de bain, incapable de travailler dans un studio et même d’écouter de la musique.
Alors elle l’a composée sans son.
Mélodies, harmonies, arrangements : tout s’est construit mentalement, dans le silence, en attendant que son état permette enfin de transformer cette architecture intérieure en matière audible.
Cette information rend la densité de « It Will Only Hurt Once » presque vertigineuse.
Car le morceau semble justement obsédé par la propulsion. Tout y pousse vers l’avant. La basse ne s’installe jamais confortablement ; les percussions attaquent ; les textures électroniques se fragmentent ; le refrain cherche l’ouverture. Pour une musique conçue dans une immobilité forcée, elle possède une quantité impressionnante de mouvement.
Jonas Verwijnen assure la production et le mixage, tandis que Henkka Niemistö signe le mastering. Leur travail laisse suffisamment de dureté aux éléments rythmiques pour que le morceau conserve son caractère physique, tout en ménageant un espace considérable à la voix. L’électronique n’enveloppe pas Conchis dans un joli halo : elle lui oppose constamment de la résistance.
C’est probablement là que cette alt-pop devient réellement intéressante.
Le projet Conchis — nom emprunté au personnage énigmatique du Magus de John Fowles — s’est toujours intéressé aux boucles, aux effondrements, à la fragilité et aux métamorphoses. Son premier album Chapters avait déjà installé un langage où la pop électronique accepte volontiers les aspérités et les zones inconfortables.
Gravity semble radicaliser cette recherche.
Le titre même de l’album prend un sens assez cruel lorsqu’on connaît ses conditions de création : la gravité comme force qui plaque littéralement un corps au sol, mais aussi comme poids d’une relation, d’un choix ou de tout ce qu’il faut abandonner pour continuer.
« It Will Only Hurt Once » ne prétend pas que couper le lien résout immédiatement quoi que ce soit.
Une plaie propre reste une plaie.
Mais au moins, elle peut commencer à cicatriser.
Pour découvrir plus de nouveautés POP, n’hésitez pas à suivre notre Playlist EXTRAVAPOP ci-dessous :
