« Dix morceaux, trois albums en moins d’un an, et toujours cette impression de rouler trop lentement sur une route des Appalaches après minuit : avec “Honey Venom”, Wade Easy transforme l’amour en substance instable, à la fois douce, toxique, charnelle et presque hallucinatoire. »
Le titre de l’album est déjà tout un programme.
Honey Venom. Le miel et le poison dans la même bouche.
Wade Easy ne cherche pas à résoudre cette contradiction ; il construit tout le disque à l’intérieur. Depuis Morgantown, en Virginie-Occidentale, il développe une forme de psychédélisme appalachien qui ne mise ni sur la surcharge ni sur les grandes démonstrations techniques. Sa musique préfère la répétition, les guitares embrumées, les rythmiques un peu lâches, les voix qui semblent sortir d’une pièce voisine et cette sensation étrange de reconnaître un souvenir qu’on n’a pourtant jamais vécu.
Après Sleeping With the Sun On en 2025 puis Sea of Night en 2026, Honey Venom est déjà son troisième album en moins d’un an.
Et pourtant, il ne donne pas l’impression d’avoir été précipité.
Au contraire, ces dix titres paraissent issus d’un même climat très précis : désir, abandon, obsession, mort, dévotion. Quelque chose d’assez primitif dans la manière dont les émotions reviennent toujours au corps.
« Ey Mama » ouvre le disque sans cérémonie excessive. En moins de trois minutes, Wade Easy installe son vocabulaire : folk usé, rock psychédélique, texture volontairement poussiéreuse. Le morceau ressemble moins à une introduction qu’à une porte déjà entrouverte. On entre alors que quelque chose semble avoir commencé avant nous. C’est un procédé qu’il maîtrise particulièrement bien : donner aux chansons une existence antérieure à leur propre première mesure.
« Tomato » pousse cette étrangeté plus loin. Le titre paraît presque dérisoire au milieu d’un album consacré à l’amour, au désir et à la morsure. Justement, Wade Easy aime ce type de décalage. Chez lui, l’imaginaire ne passe pas nécessairement par des symboles grandioses ; un mot banal peut devenir suffisamment étrange lorsqu’il est replacé dans ce brouillard de guitares et de rythmes hypnotiques. « Tomato » agit comme une petite anomalie dans le paysage, un objet rouge vif au milieu d’une photographie délavée.
Puis vient « Hot Honey », premier morceau à avoir annoncé l’album, et probablement son point d’entrée le plus évident.
Tout est déjà dans cette formule : chaleur, sucre, brûlure. La chanson condense parfaitement la sensualité de Honey Venom. Les guitares restent brumeuses mais la pulsation se fait plus attirante, presque lascive. Wade Easy travaille ici l’idée d’une douceur qui pique, d’un plaisir dont on pressent déjà les conséquences. Ce n’est pas une chanson d’amour confortable ; c’est plutôt celle du moment où l’attraction devient assez forte pour que l’on décide d’ignorer les signaux d’alerte.
« Pirate of Sand » déplace ensuite l’album vers quelque chose de plus imaginaire.
Le titre évoque un personnage sorti d’un western psychédélique mal réveillé : pirate sans mer, condamné à naviguer sur du sable. C’est exactement le type d’image qui convient au monde de Wade Easy, où l’Americana n’est jamais tout à fait réaliste. Les grands espaces sont là, mais ils semblent déformés par la chaleur, la fatigue ou le rêve. Le morceau fonctionne ainsi comme une étape plus narrative, presque cinématographique, au milieu de chansons davantage tournées vers l’intime.
« Reverie » annonce, elle, clairement son état mental.
Ici, la dérive devient le sujet. Le psychédélisme de Wade Easy n’a jamais besoin de multiplier les effets pour devenir enveloppant : quelques motifs répétés, une guitare qui s’étire, une voix légèrement éloignée suffisent à installer cette impression de conscience flottante. « Reverie » porte bien son nom parce qu’elle semble moins avancer que rester suspendue dans un même instant.
Il fallait bien que le disque commence ensuite à devenir plus inquiétant.
« Strange » arrive avec cette sensation de léger déplacement du réel qui traverse tout l’album. Pas forcément étrange au sens spectaculaire. Plutôt ce moment où une relation, une pièce ou une conversation familière commence à sembler presque imperceptiblement différente. Wade Easy excelle dans ce genre de malaise discret. Le garage rock et le folk psychédélique lui servent alors moins à créer du bruit qu’à rendre les contours moins nets.
« Low » descend encore d’un étage.
Le mot est simple, presque brutal. Être bas. Se sentir bas. Rester bas. Et dans le contexte de Honey Venom, il prend une dimension physique autant qu’émotionnelle. Là où « Hot Honey » portait encore la chaleur du désir, « Low » semble regarder ce qui reste quand l’euphorie s’est retirée. La production reste ample mais sans grand geste, laissant la fatigue devenir une matière en elle-même.
Puis arrive « Venom », deuxième single et véritable noyau sombre du disque.
Cette fois, Wade Easy enlève le miel du titre de l’album et garde seulement le poison. Le morceau est plus lourd, plus noir, plus proche du heavy psych. Les guitares gagnent en densité, la tension se resserre, et l’atmosphère devient franchement plus menaçante. Ce qui était encore ambigu jusque-là prend soudain une forme plus claire : quelque chose a contaminé la relation.
« Venom » est probablement l’un des meilleurs exemples de la manière dont Wade Easy refuse de séparer sensualité et danger.
Chez lui, les deux sont toujours voisins.
« Raw » poursuit cette logique, mais en retirant encore une couche de protection.
Le titre promet quelque chose de brut, et c’est précisément ce que l’on attend à ce stade du disque. Après le rêve, l’attraction, la chute et le poison, il reste la matière non filtrée. « Raw » sonne comme le moment où l’on arrête d’embellir ce qui s’est passé. Les émotions n’ont plus besoin d’être rendues élégantes pour être présentables.
Et finalement, « Stung » ferme l’album avec le mot qui résume tout.
Mordu.
Piqué.
Touché.
Le disque commençait avec le miel et le poison mêlés ; il se termine après la morsure, lorsque l’effet est déjà dans le sang. « Stung » ne ressemble donc pas tant à une conclusion qu’à un constat. On sait désormais que quelque chose a laissé une trace.
C’est là que la construction de Honey Venom devient particulièrement cohérente.
« Hot Honey », « Venom », « Stung » : trois titres suffisent presque à dessiner une petite trajectoire à l’intérieur du disque. Attraction, contamination, conséquence.
Mais Wade Easy évite heureusement de réduire l’album à ce simple arc. « Pirate of Sand », « Reverie », « Strange » ou « Tomato » créent des chemins de traverse, des bizarreries, des respirations qui empêchent l’ensemble de devenir trop conceptuel.
Le disque a été écrit et enregistré par Wade Easy lui-même à Morgantown, puis masterisé par Carl Saff. Cette dimension artisanale compte beaucoup dans son identité. On entend une musique qui n’a pas été polie jusqu’à perdre son grain. Les rythmes peuvent rester légèrement relâchés, les guitares conserver leur poussière, les voix flotter dans un halo plutôt que venir se planter artificiellement au premier plan.
Ce n’est pas du psychédélisme spectaculaire.
C’est du psychédélisme de proximité.
Celui d’une chambre trop chaude, d’une route tardive, d’un souvenir déformé, d’une relation que l’on sait mauvaise mais à laquelle on revient quand même.
Honey Venom tient précisément dans cet espace-là.
Quelque chose de doux sur la langue.
Puis quelque chose qui pique après.
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