« Avril revient deux fois, mai s’installe dans la nuit, juillet s’étire jusqu’aux portes d’août et Chopin apparaît au détour d’une dédicace : dans “Make Classical Music Great Again”, Ashot Danielyan transforme sept improvisations de piano en calendrier intérieur. »
Le titre de l’album a quelque chose de volontairement provocateur. Make Classical Music Great Again pourrait laisser attendre une profession de foi grandiloquente sur l’état de la musique classique. Ashot Danielyan choisit pourtant un geste beaucoup plus simple : s’asseoir au piano et improviser.
Les sept pièces ont été créées spontanément en 2026. C’est ce caractère immédiat qui donne au disque sa cohérence. Danielyan ne cherche pas à construire un programme classique au sens académique du terme ; il conserve plutôt la trace de plusieurs instants, comme si chaque morceau fixait la température émotionnelle d’une journée avant qu’elle ne disparaisse.
« Beginning Of This April » ouvre l’album avec ses cinq minutes vingt, soit l’une des pièces les plus développées du projet. Son titre ne parle pas simplement du mois d’avril, mais de son commencement. Cette précision compte : le morceau semble conçu comme un point de départ, une première observation posée sur l’année en train d’avancer. Danielyan aime les mélodies qui apparaissent naturellement puis se transforment sans rupture théâtrale, et ce premier chapitre installe immédiatement cette écriture fondée sur le mouvement intérieur plutôt que sur l’effet.
« Cold Flowers » abandonne ensuite le calendrier pour une image beaucoup plus étrange. Des fleurs froides : quelque chose qui devrait évoquer la vie, la couleur, peut-être même le printemps, mais dont toute chaleur aurait été retirée. Ce type de contradiction convient bien au jeu de Danielyan, capable de rester mélodique tout en laissant planer une sensation plus introspective. La pièce est plus courte, trois minutes trente-trois, et fonctionne presque comme une miniature entre deux moments plus étendus.
Avec « Middle Of This April », le compositeur revient au même mois, mais pas au même endroit. Entre le début et le milieu d’avril, quelques semaines seulement se sont écoulées ; musicalement, cette répétition du repère temporel suggère surtout une fascination pour les nuances. Un mois n’est pas une humeur unique. Un même paysage peut changer de couleur sans avoir réellement changé de décor.
Cette attention à la temporalité devient encore plus sensible avec « Warm May Night ». Là où « Cold Flowers » associait le vivant au froid, cette quatrième pièce choisit la chaleur nocturne. Le titre possède immédiatement quelque chose de plus enveloppant. On entre moins dans une date que dans une sensation : une nuit douce, suffisamment précise pour devenir souvenir. Danielyan travaille souvent dans cet espace où la musique contemporaine, l’ambient et le langage classique se rencontrent sans avoir besoin d’être séparés.
« Middle Of This July » constitue la pièce la plus longue du disque avec cinq minutes trente-neuf. Juillet marque ici un déplacement net dans l’album : davantage de temps a passé, et Danielyan laisse justement davantage de durée à son improvisation. Le piano peut s’y installer plus largement, laisser un motif évoluer, revenir vers lui ou l’abandonner. Dans un projet entièrement improvisé, cette longueur n’est pas anodine : elle offre plus de place à l’accident, à l’intuition et aux bifurcations imprévues.
Puis arrive le titre le plus précisément daté : « 9 Days Until August (dedicated to Frederic Chopin) ».
Neuf jours avant août.
Pas huit.
Pas dix.
Cette précision transforme presque la pièce en photographie horodatée. Danielyan y ajoute une dédicace explicite à Frédéric Chopin, référence naturelle pour un pianiste attaché à la mélodie et à l’expressivité. Il ne s’agit pas pour autant d’un exercice d’imitation. La présence de Chopin agit davantage comme une figure tutélaire, une manière d’inscrire l’improvisation contemporaine dans une longue tradition où le piano peut raconter énormément sans prononcer un seul mot.
Et puis l’album termine sur « All The Worlds Are Funny ».
Le titre détonne immédiatement après plusieurs morceaux attachés aux mois, aux saisons et à la contemplation. Soudain, Danielyan regarde plus large : non plus avril, mai ou juillet, mais « tous les mondes ». Et il les trouve drôles.
C’est une conclusion inattendue, presque malicieuse, qui empêche le disque de rester enfermé dans une gravité méditative. Chez Danielyan, l’introspection n’exclut visiblement pas une forme d’étrangeté ou d’humour discret.
Pianiste et improvisateur, Ashot Danielyan navigue depuis longtemps entre classique, ambient, new age et expérimentation. Le piano demeure son instrument central, celui avec lequel il semble pouvoir passer le plus rapidement de l’idée à la sensation. Make Classical Music Great Again pousse cette logique au maximum : aucune volonté de surcharger, simplement sept moments improvisés qui prennent chacun leur propre forme.
« Beginning Of This April », « Cold Flowers », « Middle Of This April », « Warm May Night », « Middle Of This July », « 9 Days Until August (dedicated to Frederic Chopin) » et « All The Worlds Are Funny » composent ainsi moins une démonstration qu’un journal sans phrases.
Ashot Danielyan n’essaie pas vraiment de rendre la musique classique « grande à nouveau ».
Il rappelle plutôt qu’un piano, quelques minutes et une idée qui arrive au bon moment peuvent déjà suffire.
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