« Le monde devient étrange, les souvenirs se déforment et les rêves commencent à ressembler dangereusement à la réalité. Sur Haunting Times, le songwriter écossais David Ell traverse dix morceaux d’alternative rock, de prog et d’art rock comme on traverse une nuit agitée, jusqu’à trouver une sortie du côté de la résistance et du réveil. »
Tout commence par une sensation familière qui se dérègle. David Ell n’a pas conçu Haunting Times comme un disque d’horreur, mais comme une exploration de ce moment où le réel commence à prendre les contours du rêve — ou du cauchemar. Le musicien et compositeur écossais observe un monde marqué par l’instabilité, les peurs collectives, les tensions identitaires et les souvenirs qui ressurgissent sous des formes plus troubles. Dix titres construisent ainsi un arc psychologique précis : rêve, distorsion, anxiété, confrontation puis réveil. Derrière les guitares d’alternative rock et de progressive rock, les passages acoustiques et les textures cinématographiques, Haunting Times raconte surtout une lutte pour retrouver un point d’ancrage.
« The Quarry’s Calling » ouvre l’album sur une invitation qui ressemble déjà à un mauvais présage. Le titre évoque un lieu profond, minéral, presque enfoui sous la surface du quotidien. Cette carrière qui “appelle” installe immédiatement l’idée que quelque chose réclame d’être regardé, même lorsqu’on préférerait détourner les yeux. Ell fait entrer l’auditeur dans son univers par cette sensation de rappel intérieur : les souvenirs, les peurs et les éléments enfouis finissent toujours par demander leur place.
« Signs » poursuit cette logique en déplaçant l’attention vers les indices. Lorsque l’environnement devient incertain, on commence à chercher du sens partout : dans un geste, une image, un événement, une coïncidence. Le morceau correspond parfaitement au trouble général de l’album, où les frontières entre perception et réalité deviennent progressivement moins fiables. Ell travaille cette tension sans chercher le spectaculaire, préférant laisser l’inquiétude s’installer lentement.
« Falling Down » en constitue le premier grand point de bascule. Le songwriter écossais confronte ici l’innocence d’une comptine enfantine à un monde adulte beaucoup moins rassurant. L’enfance, motif récurrent du disque, ne sert pas de refuge nostalgique : elle devient un miroir. En juxtaposant un langage familier à des thèmes de division, d’instabilité et de vulnérabilité humaine, Ell souligne à quel point ce que l’on croyait simple peut soudain paraître inquiétant. L’idée centrale reste pourtant profondément collective : aussi séparés que nous pensions être, ce qui arrive aux uns finit toujours par toucher les autres.
« The Haunting » descend encore d’un étage dans ce paysage mental. Le fantôme n’est plus nécessairement une apparition surnaturelle : il peut être une pensée qui revient, une mémoire impossible à faire taire ou cette impression que quelque chose du passé continue à vivre dans le présent. Le morceau pousse l’album vers sa partie la plus psychologique, là où la distorsion des rêves commence à contaminer complètement la lecture du monde extérieur.
« No Cure For This » provoque alors un changement de focale. Plus intime et plus acoustique, le titre offre un contrepoint nécessaire à la densité progressive et cinématographique du disque. L’absence de “remède” contenue dans son nom n’est pas tant une condamnation qu’une reconnaissance de certaines blessures impossibles à régler proprement. Ell ralentit, rapproche la voix et laisse davantage de place à la vulnérabilité. Après plusieurs chansons préoccupées par un malaise collectif, cette cinquième étape rappelle que les crises les plus vastes finissent toujours par traverser les individus.
« When The Bell Tolls » introduit une notion d’échéance. La cloche est à la fois signal, avertissement et rappel du temps qui passe. Placé au centre de l’album, le morceau donne la sensation qu’il n’est désormais plus possible de rester simplement spectateur. Quelque chose doit être affronté. Cette transition correspond au mouvement général de Haunting Times : la peur cesse peu à peu d’être un paysage pour devenir un problème auquel il faudra répondre.
« Vampires » rend cette menace plus concrète tout en utilisant le fantastique comme métaphore. Chez David Ell, les vampires incarnent des forces de contrôle anonymes, capables d’absorber l’énergie sans nécessairement montrer leur visage. Le morceau s’inscrit parfaitement dans la fragmentation croissante du monde décrit par l’album. Là encore, l’imagerie surnaturelle n’est jamais une fin en soi : elle permet de parler du pouvoir, de l’aliénation et de cette sensation contemporaine d’être soumis à des mécanismes que l’on comprend mal mais dont on ressent très bien les effets.
« Lionheart » marque un changement de posture. Après l’angoisse, la distorsion et les figures prédatrices, l’album commence à regarder du côté de la résistance. Le titre porte évidemment une idée de courage, mais Ell ne la traite pas comme une invincibilité spectaculaire. Le morceau interroge plutôt la condition humaine dans ce qu’elle a de fragile et de tenace à la fois. Avoir du courage ne signifie pas ne plus avoir peur ; cela signifie continuer malgré elle. Cette nuance devient essentielle dans un album qui refuse le pessimisme total.
« Ignite My Soul » pousse ce mouvement beaucoup plus loin et prend une ampleur progressivement anthemic. La formulation est cette fois active : il ne s’agit plus de subir les images du rêve ou d’attendre que le monde retrouve tout seul une logique. Il faut rallumer quelque chose. Ell transforme ainsi le neuvième morceau en appel à la résistance, presque en réveil physique après la longue dérive des chansons précédentes. Les influences rock et progressives trouvent ici un terrain particulièrement naturel, capables de porter cette sensation d’expansion sans perdre la dimension personnelle du propos.
« Ascension » termine enfin Haunting Times sans grande explosion finale. David Ell préfère une conclusion plus atmosphérique, cohérente avec son travail parallèle de compositeur instrumental et de musique à l’image. Après avoir traversé les cauchemars, les signes, la peur et la confrontation, l’ascension ressemble moins à une victoire qu’à une modification du point de vue. On ne quitte pas forcément le monde qui inquiétait au début du disque ; on apprend simplement à le regarder depuis un autre endroit.
Cette progression donne à Haunting Times une cohérence qui dépasse largement la simple collection de morceaux. Enregistré à distance et au Chamber Studio d’Édimbourg, ce quatrième album de David Ell prolonge certaines interrogations déjà présentes dans Welcome to the Ball, où les masques et l’identité servaient de fil conducteur. Ici, les masques ont laissé place aux rêves, mais le questionnement reste voisin : comment comprendre ce que nous devenons lorsque le monde extérieur commence à modifier notre propre perception de nous-mêmes ?
L’écriture musicale traduit constamment cette hésitation entre intérieur et extérieur. Les guitares peuvent prendre une place massive avant de céder à des passages acoustiques plus nus ; les textures cinématographiques donnent parfois l’impression que les morceaux dépassent leur propre format pour devenir des séquences mentales. Ce mélange d’alternative rock, de prog et d’art rock permet à Ell de faire évoluer la couleur du disque en même temps que sa psychologie.
Haunting Times porte bien son nom parce que rien ne s’y contente de disparaître. L’enfance revient, les peurs reviennent, le passé insiste, le présent se déforme. Mais David Ell refuse de rester enfermé dans cette maison hantée. Les dix morceaux déplacent progressivement la question : au début, il s’agit de comprendre ce qui nous poursuit ; à la fin, de savoir ce que l’on décide d’en faire. Et le jour finit malgré tout par entrer.
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