« De vieux albums de famille, quelques silhouettes que le temps a déplacées, de l’eau, des corps, des souvenirs qui ne savent plus très bien à quelle génération ils appartiennent : avec “Sjögräs vol.3”, Peter Hägerstrand écrit comme on feuillette une boîte de photographies retrouvée au fond d’une maison. »
Peter Hägerstrand parle de Sjögräs comme d’un passage à l’âge adulte. La formule pourrait étonner venant d’un musicien qui a déjà derrière lui des années de disques, de tournées, de compositions pour le théâtre et le cinéma. Elle devient pourtant très claire lorsqu’on comprend l’intention du projet : retirer tout ce qui n’est plus indispensable. Après une vie passée à apprendre, arranger, produire, accompagner et expérimenter, Hägerstrand cherche ici la concentration. Une mélodie, quelques mots, une émotion suffisamment précise pour ne pas avoir besoin d’être surlignée.
Sjögräs vol.3 prolonge cette recherche avec cinq morceaux dont les titres ressemblent presque à des annotations griffonnées sous des photographies : « Ensam », « Att simma », « Kvinna », « Hår » et « Vatten vatten ». Cinq mots ou expressions très simples pour un projet qui, lui, travaille sur quelque chose de beaucoup moins stable : la mémoire familiale, le passage des générations et cette façon étrange dont certains souvenirs finissent par devenir les nôtres alors que nous ne les avons jamais vécus.
« Ensam » — “seul” — pose d’emblée une figure isolée. Chez Hägerstrand, la solitude n’a pourtant rien d’un grand décor dramatique. Son indie folk privilégie les gestes retenus, les arrangements économes et une proximité presque photographique avec les émotions. L’écriture ressemble davantage à l’observation silencieuse d’un personnage qu’à son explication. Cette retenue convient parfaitement au projet : une vieille image ne raconte jamais tout, elle laisse au regardeur la responsabilité de remplir ce qui manque.
« Att simma », “nager”, introduit immédiatement autre chose : le déplacement. L’eau revient d’ailleurs à plusieurs reprises dans cet EP, jusqu’au dernier « Vatten vatten ». Difficile de ne pas y voir un motif particulièrement naturel pour un projet consacré au souvenir. L’eau conserve mal les formes ; elle les déforme, les éloigne, les ramène parfois. Sans fabriquer une narration que Hägerstrand ne donne pas explicitement, ces titres permettent déjà de sentir une continuité entre mouvement, mémoire et disparition.
« Kvinna » — “femme” — recentre brusquement le regard sur une figure humaine. C’est là que la démarche inspirée par les albums familiaux prend tout son intérêt. Hägerstrand n’écrit pas une grande chronique généalogique remplie de dates et de noms. Il préfère les fragments, les détails, les personnages dont on ne connaît parfois qu’un visage ou une posture. Le texte fonctionne comme une petite nouvelle rêvée : assez précis pour faire apparaître quelqu’un, suffisamment ouvert pour que l’imagination continue le travail.
Puis vient « Hår », “cheveux”, probablement le titre le plus minuscule de l’ensemble. Et justement, il dit beaucoup de la méthode Hägerstrand. La mémoire familiale ne survit pas toujours par de grands événements. Elle tient parfois dans une coiffure reconnaissable, un vêtement, une manière de regarder l’objectif, un détail physique dont quelqu’un se souvient encore cinquante ans plus tard. Faire d’un élément aussi ordinaire le centre d’une chanson correspond parfaitement à cette volonté de débarrasser l’écriture de tout ce qui serait décoratif.
« Vatten vatten » referme l’EP en revenant à l’eau, cette fois répétée. Le mot devient presque son propre paysage. Cette répétition donne au titre quelque chose d’enfantin, de contemplatif ou d’obsessionnel selon la façon dont on l’entend. Elle résume aussi assez bien Sjögräs : moins expliquer que revenir, observer une seconde fois, découvrir qu’un même souvenir n’a plus tout à fait la même forme lorsqu’on le regarde quelques années plus tard.
La musique de Peter Hägerstrand possède depuis longtemps cette qualité narrative. Son expérience de compositeur pour le cinéma et plusieurs scènes théâtrales nordiques se retrouve naturellement dans des arrangements qui semblent toujours considérer l’espace autour de la chanson. Son parcours rock reste lui aussi présent, davantage comme une attitude que comme une question de volume. Hägerstrand a notamment joué au sein de Good Evening Manchester, partagé une scène avec Nirvana, composé la musique du film Lärjungen — choisi comme candidature finlandaise aux Oscars en 2014 — et été nommé au Nordic Council Music Prize en 2021.
Mais Sjögräs vol.3 donne justement l’impression qu’il n’a plus besoin de déposer son CV dans ses chansons. Le dépouillement devient une forme de confiance. Hägerstrand assure lui-même voix, guitares, basse, claviers, percussions et programmation, tandis que les voix d’Ella Grüssner Cromwell-Morgan, le violon et l’alto de Pia Manns ainsi que le violoncelle de Sarah Devoyon enrichissent cette matière sans la surcharger.
Ce troisième volume confirme surtout la cohérence d’un projet pensé bien au-delà du disque. Sjögräs doit également devenir une performance multimédia, comme si ces photographies familiales, ces morceaux et ces histoires incomplètes cherchaient progressivement à sortir de l’album pour occuper physiquement une scène.
« Ensam », « Att simma », « Kvinna », « Hår », « Vatten vatten » : cinq titres modestes pour des souvenirs qui, eux, débordent largement leur cadre. Hägerstrand semble avoir compris quelque chose que l’on oublie souvent en vieillissant : les histoires familiales les plus tenaces ne sont pas toujours celles que quelqu’un a pris soin de raconter. Ce sont parfois celles dont il ne reste presque rien.
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