« Maxwell commence comme une histoire d’amour mal placée et finit sans jamais vraiment décider si elle est terminée. Jeremie Soyan y transforme le doute, l’obsession et le besoin d’être choisi en une pop électronique nerveuse, nourrie par Charli XCX et Addison Rae, mais surtout par une écriture beaucoup plus intime que ses références ne le laissent deviner. »
Le problème n’est pas toujours de tomber amoureux.
Parfois, le problème consiste à tomber amoureux exactement au mauvais moment, de la mauvaise personne, avec suffisamment d’intensité pour que toute notion de mesure disparaisse. Maxwell naît de cet endroit-là. Pas d’une romance rêvée après coup, mais d’un épisode émotionnel que Jeremie Soyan décrit lui-même comme profondément instable, traversé par le doute, le pessimisme et une détresse qu’il regarde aujourd’hui avec davantage de recul.
Ce qui sauve le projet d’un romantisme toxique, c’est précisément cette distance acquise après l’écriture.
Soyan ne présente pas l’obsession comme une preuve d’amour admirable. Il la documente. Il montre ce qu’elle fabrique dans une tête, ce qu’elle pousse à imaginer, les humiliations que l’on peut accepter lorsque l’on cherche désespérément à devenir indispensable aux yeux de quelqu’un.
La production de @lbeatssl offre à cette histoire son langage. Les références à Charli XCX et Addison Rae se lisent dans cette volonté d’une pop contemporaine capable d’être brillante et émotionnellement dérangée à la fois : des mélodies électroniques qui peuvent sembler ludiques alors que ce qui se raconte dessous ne l’est pas forcément. Mathieu Bourdon, au studio indépendant @recordtsr de Rouen, accompagne ensuite l’enregistrement, le mixage et le mastering d’un projet que Soyan décrit comme beaucoup plus instinctif que calculé.
Et ce relâchement lui va bien.
« Oh, Well… » possède déjà quelque chose d’un haussement d’épaules trop tardif.
Le titre suggère ce moment où l’on tente de jouer le détachement alors que la situation continue manifestement d’occuper une place disproportionnée. Il fonctionne très bien comme entrée dans Maxwell parce qu’il installe immédiatement une contradiction : faire comme si ce n’était rien tout en consacrant un EP entier à ce que l’on ressent. Ce “tant pis” n’a rien d’indifférent. Il ressemble plutôt à la première tentative, encore maladroite, de reprendre le contrôle d’une histoire qui en a déjà beaucoup trop.
« Fall 4 That » déplace cette mécanique vers la crédulité sentimentale.
Tomber amoureux, tomber dans le piège : l’expression porte déjà son double sens. Soyan semble ici regarder la manière dont le désir modifie le discernement. On croit certaines promesses parce qu’on veut qu’elles soient vraies. On interprète des gestes. On transforme une possibilité en scénario. Le morceau rejoint alors l’un des fils rouges de l’EP : l’amour n’est pas seulement un sentiment, il devient une machine à produire ses propres preuves.
« Boy Like Me? » introduit quelque chose de plus douloureux.
Le point d’interrogation change tout. La chanson ne dit pas simplement “un garçon comme moi”, elle demande : est-ce qu’un garçon comme moi pourrait réellement être celui que tu veux ? Le doute amoureux devient alors doute identitaire. L’histoire n’est plus seulement celle d’une personne désirée, mais celle de la valeur que l’on s’accorde face à son regard.
C’est l’un des endroits les plus intéressants du projet.
Parce que derrière l’esthétique pop, Maxwell parle constamment de légitimité émotionnelle. Être assez beau, assez intéressant, assez désirable, assez remarquable pour susciter la même intensité chez l’autre. Soyan capte cette logique très contemporaine où l’on finit parfois par transformer le désir de réciprocité en audit permanent de soi-même.
« Boys Gone Wild » est le moment où cette mécanique devient franchement dangereuse.
Soyan l’identifie lui-même comme l’un des morceaux centraux du projet : il y raconte jusqu’où les garçons peuvent aller lorsqu’ils veulent prouver leur amour, et reconnaît surtout avoir ressenti ce besoin de forcer la démonstration, de pousser davantage, de faire toujours plus pour provoquer l’intérêt de l’autre.
Le titre pourrait laisser attendre quelque chose de léger ou de provocateur.
Il est en réalité beaucoup plus inconfortable.
“Wild” signifie ici perdre la mesure. Confondre effort et acharnement. Continuer à avancer alors que l’on devrait probablement observer ce que la situation nous renvoie. « Boys Gone Wild » devient donc moins une célébration du romantisme qu’une photographie de l’obsession en train de dépasser ses propres limites.
« Finally Realizing », en collaboration avec Marie Iman Maggie, arrive comme un premier moment de lucidité.
Le choix du duo est particulièrement pertinent. Soyan décrit leur échange comme une conversation profonde mise en musique, semblable à celles qu’ils peuvent avoir dans leur vie quotidienne. Cette proximité donne au morceau une fonction différente : la voix extérieure ne sert pas uniquement de featuring, elle crée une perspective supplémentaire.
Le “finally” du titre compte beaucoup.
Comprendre arrive tard.
Soyan reconnaît encore aimer cette personne mais commence à saisir qu’il ne devrait probablement plus nourrir ce sentiment de la même manière. Ce n’est pas une guérison spectaculaire. Il ne se réveille pas soudainement débarrassé de tout. Il commence simplement à voir ce qu’il refusait peut-être jusque-là.
Et cette nuance rend le morceau beaucoup plus juste.
« Golden Fish » semble ensuite introduire une image plus étrange, presque irréelle, au milieu de cette chronologie très émotionnelle.
Le titre évoque quelque chose de précieux, désirable, difficile à saisir et peut-être condamné à rester derrière une vitre. Il fonctionne particulièrement bien dans un EP où l’être aimé finit par prendre une dimension presque mythologique. À force de projection, on ne regarde plus forcément quelqu’un pour ce qu’il est ; on regarde une créature fabriquée par notre propre désir.
C’est peut-être là que Maxwell devient le plus subtil.
La question n’est plus seulement : pourquoi cette personne ne m’aime-t-elle pas comme je voudrais ?
Elle devient : qui est-ce que j’aime réellement — cette personne, ou ce que j’ai construit autour d’elle ?
Puis « I Luv It » arrive sans offrir la conclusion attendue.
Et c’est probablement le bon choix.
Le titre possède quelque chose de presque enfantin dans sa graphie, comme si l’affirmation revenait à sa forme la plus simple après tous les détours mentaux du projet. Malgré les doutes, malgré l’obsession, malgré les prises de conscience : il reste quelque chose que l’on aime encore.
Soyan refuse donc le grand récit de guérison bien propre.
Il n’y a pas de dernier morceau où tout serait soudain résolu, où l’amour disparaîtrait parce que le narrateur a enfin compris la leçon. Maxwell conserve cette ambiguïté jusqu’au bout. L’histoire peut être terminée dans les faits tout en continuant ailleurs, sous une autre forme, longtemps après.
C’est là que le projet s’éloigne le plus de ses références pop pour devenir réellement personnel.
Charli XCX ou Addison Rae peuvent donner des directions sonores, une certaine conception de la modernité pop ou du traitement électronique. Mais le cœur de Maxwell appartient entièrement à Soyan : cette façon de transformer une période extrêmement sombre en objet créatif, puis de revenir dessus avec suffisamment de distance pour ne plus glorifier ce qu’il ressentait alors.
Il évoque d’ailleurs lui-même une progression claire depuis son précédent projet, MISEDUCATION OF A SAINT BOY. Ses proches lui ont fait remarquer combien son travail avait évolué ; il estime surtout savoir désormais beaucoup mieux ce qu’il veut faire, comment il souhaite sonner et quelle image artistique il veut construire.
Cette assurance se ressent dans Maxwell.
Pas parce que tout y serait parfaitement maîtrisé.
Au contraire.
Jeremie Soyan comprend enfin qu’il peut laisser certaines émotions déborder dans ses chansons sans les laisser décider de toute sa vie.
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