« Avec Social Touch, Sacha Mullin quitte un peu les marges de l’art-rock pour entrer dans une pop plus frontale, sans sacrifier son goût des harmonies obliques, du jazz et des arrangements imprévisibles. Né en Californie, grandi dans le Minnesota puis installé à Chicago, le songwriter américain signe un quatrième album où la voix reste l’axe principal, mais où chaque morceau semble chercher une nouvelle façon de toucher — au sens physique, social et émotionnel du terme. »
Ce qui frappe dans Social Touch, c’est moins un virage pop qu’un changement de focale. Sacha Mullin n’abandonne ni l’exigence harmonique ni cette façon très particulière de faire circuler sa voix entre précision retenue et envolées beaucoup plus intenses ; il les place simplement dans des chansons plus directes, plus immédiatement accessibles. Produit par William Parker Wood, l’album arrive après Casino Wilderness Period et marque une nouvelle étape dans un parcours où chaque disque est pensé comme un environnement distinct plutôt que comme la répétition d’une formule déjà éprouvée.
« Joy » ouvre le disque avec un mot presque trop simple pour être innocent. Chez Mullin, la joie n’a rien d’un état plat ou décoratif ; elle ressemble davantage à quelque chose qu’il faut examiner, déplacer, parfois même mériter. Ce choix d’ouverture donne immédiatement le ton d’un album qui paraît vouloir réconcilier complexité et évidence. Le morceau agit comme un seuil : pas encore une déclaration totale, plutôt une manière de dire que cette fois, la lumière pourra entrer sans que tout le reste disparaisse.
« Don’t Wanna Hurt U » resserre ensuite la perspective. Le titre fonctionne déjà comme une phrase dite trop tard ou au mauvais moment, avec cette tension très pop entre douceur apparente et malaise latent. On retrouve ici l’un des fils conducteurs de Social Touch : la proximité ne garantit jamais la simplicité. Les relations, les gestes, les mots et les silences deviennent autant de zones où l’on essaie de ne pas blesser tout en sachant très bien qu’on n’en a jamais totalement le contrôle.
« Hypocenter » est le morceau qui concentre le mieux cette nouvelle direction. Premier single de l’album, il réunit Mullin avec Emily Bindiger, collaboratrice de longue date dont la voix intervient en soutien plutôt qu’en simple ornement. Le mot “hypocenter” désigne le point souterrain où naît un séisme ; impossible de ne pas y voir une métaphore assez précise de la musique de Mullin, qui aime laisser les secousses arriver après coup. Ici, la chanson ne cherche pas l’explosion immédiate mais le point d’origine, celui qu’on ne voit pas encore et qui pourtant déplace déjà tout.
« Bed All Day », deuxième single, adopte une attitude plus flottante. Le titre évoque le retrait, la fatigue, peut-être aussi cette envie très contemporaine de disparaître quelques heures sous une couette plutôt que de continuer à performer socialement. Le morceau possède un autre prolongement dansant grâce à DJ Zeetus Lapetus, artiste multidisciplinaire de Chicago dont le “space disco” mêle funk, disco, dance et humour. Cette relecture inscrit le titre dans une tradition très locale de croisements entre pop, art-rock et cultures club.
« Mime » joue sur une idée presque inverse : quand le corps parle à la place des mots. Chez un chanteur aussi centré sur la voix, le choix du terme est forcément intrigant. Le morceau semble interroger ce que l’on transmet sans dire, les gestes involontaires, les attitudes qui deviennent plus révélatrices que les discours eux-mêmes. Placé après « Bed All Day », il accentue cette sensation d’un album qui observe beaucoup la manière dont on existe parmi les autres, y compris lorsqu’on ne sait pas très bien quoi leur dire.
« Social Touch », morceau-titre, devient naturellement le centre conceptuel du disque. Tout le projet semble converger vers cette question : comment toucher quelqu’un aujourd’hui ? Physiquement, émotionnellement, artistiquement, socialement. Mullin ne cherche pas à donner une réponse unique. Il préfère montrer combien les rapports humains sont faits de rapprochements, de malentendus, de gestes minimes et de tensions invisibles. Pour un artiste installé depuis longtemps dans la scène de Chicago et récemment distingué par le Chicago Reader comme Best Pop Artist, ce titre a aussi quelque chose d’un manifeste : créer du lien sans simplifier ce que le lien contient.
« Tears Into Platinum » possède sans doute l’un des titres les plus immédiatement pop de l’album. Transformer des larmes en platine, c’est presque faire de la douleur une matière précieuse, mais aussi quelque chose que l’on peut vendre, exposer, faire briller. Cette ambiguïté convient bien à Mullin, dont l’écriture ne semble jamais complètement satisfaite par une émotion à sens unique. Le morceau possède d’ailleurs une version remixée par William Parker Wood prévue en bonus digital, comme si cette matière devait elle-même continuer à muter après l’album.
« Odd Radio Circle » s’inscrit parfaitement dans le goût de Mullin pour les formes légèrement décalées. Son parcours personnel rend le titre encore plus parlant : enfant, il fabriquait déjà de faux programmes radio sur cassette et passait du temps à étudier la musique de fond de la télévision. Ce morceau semble presque refermer une boucle intime entre l’enfant qui inventait ses propres diffusions et l’artiste adulte qui construit aujourd’hui un univers pop suffisamment étrange pour refuser le formatage.
Les deux bonus prolongent cette logique autrement. « Let’s Cruise! » possède un titre beaucoup plus ouvert, presque euphorique, et donne à la fin du disque un air de sortie nocturne ou de générique après la tension. « Tall Ask », lui, revient vers quelque chose de plus ambigu : une demande excessive, un désir trop grand, une attente difficile à satisfaire. Ces deux morceaux, réservés au CD et au digital, enrichissent l’album sans en diluer la trajectoire.
Il faut aussi replacer Social Touch dans l’histoire de Sacha Mullin. Son parcours est profondément lié à Chicago, mais commence bien avant : travail de studio dès l’adolescence, collaborations à distance avec des projets japonais, expériences dans des formations avant-rock comme Cheer-Accident ou Lovely Little Girls, puis une carrière solo construite par étapes avec Whelm, Duplex et Casino Wilderness Period. Cette accumulation d’expériences explique pourquoi son passage vers une pop plus claire ne ressemble jamais à une simplification.
Au contraire, Social Touch donne l’impression d’un artiste qui a suffisamment exploré pour savoir ce qu’il peut enlever. Kate Bush, George Michael et Jeff Buckley sont cités parmi les repères de ce disque, mais Mullin reste surtout identifiable par cette voix très mobile, cette façon de garder un pied dans le jazz et l’expérimental tout en cherchant désormais une porte d’entrée plus immédiate.
Chicago possède depuis longtemps une pop qui aime contaminer les frontières entre sophistication et bizarrerie. Social Touch s’inscrit exactement là : assez accessible pour accrocher vite, assez tordu pour qu’on y revienne. Et Sacha Mullin semble enfin avoir trouvé le bon dosage entre les deux.
Pour découvrir plus de nouveautés POP, n’hésitez pas à suivre notre Playlist EXTRAVAPOP ci-dessous :
